Gay1.jpgWilliam Gay est mort en février dernier d’un arrêt cardiaque à l’age de 69 ans. Il n'aura connu qu'un maigre bout de gloire.

Auteur de trois romans farouches et mortifères, il est passé dans la littérature américaine comme une balle perdue tirée à l’aveugle pour sauver sa peau.

Écrivain débutant à 56 ans, charpentier de fortune, ancien VietVet, cet homme ombrageux et cultivé, au visage sorti des affres de l’enfer avait tout pour n’être qu’un loser. Il pourrait devenir un auteur culte.

Flash back : quand il y a deux ans nous était parvenu La Mort au Crépuscule, signalé comme le troisième roman de William Gay, nous fûmes divinement surpris par sa qualité et l’inspiration de son écriture délétère.

Nous y retrouvions une vraie littérature sudiste que l’on commençait déjà à nous sur-vendre et dont on se rend compte aujourd’hui que tout est bon à faire polar gothique quand, en fait, beaucoup ne se contentent que de resucées des grands classiques.

Dans le "coup de cœur" que nous lui consacrions, nous rendions hommage à la puissance du sujet, à la densité des personnages et faisions part de notre impatience à lire les précédents opus - à l’époque non traduits.

La Mort au Crépuscule connut (il y a une justice...!) le succès qu’il méritait et Marie-Caroline Aubert, son éditrice, partie entre temps au Seuil, n’oublia pas d’emporter le vieil ours dans ses cartons.

La Demeure Éternelle, premier volet d’une trilogie infernale, sorte de crucifixion en noir, pourrait constituer une préquelle de La Mort au Crépuscule tant les personnages se ressemblent, les haines se croisent et les destins s’accomplissent dans la même sorte de fatalité.

Ici, un tyranneau local s’attache à briser sournoisement la vie d’un jeune garçon dont il a tué le père vingt ans plus tôt. Sa violence, ses dissimulations, son pouvoir et sa rage ne pourront rien contre la force de l’expiation et du rachat de l’amour.

william_gay.jpg

Dans La Mort au Crépuscule, nous assistions dans les mêmes décors tourmentées du Tennessee à la folie d’une sombre poursuite mettant au prise un vieil ogre et un jeune guerrier. Mêmes punitions, mêmes motifs... Chez ces gens là, c’est dans le grenier des âmes que tout se décide.

Vous l’aurez compris, on est loin des livres à énigmes, et les flics ici ne sont là que pour baliser les parcelles des propriétaires grincheux.

Ce qu’on appelle les romans sudistes gothiques dont les pères fondateurs vont d’Eugène O’Neil à Cormac McCarthy en passant par Faulkner et Caldwell sont avant tout des paraboles colériques où la loi du Très Haut doit se faire entendre.

Se faire entendre des pauvres pécheurs ignares, alcooliques, incestueux qui constituent le cheptel du berger (revoir Délivrance...). Ici, tout s’est construit à mains nues, sans autres lois que celles des plus forts. Ici, c’est la nature dans sa sauvagerie et sa sagesse qui règle les ardoises.

Dallas Hardin est le sale type de cette histoire ignoble : il a tout investi, tout volé, tout détruit sur son passage. Dans la tradition protestante, c’est un homme perdu mais qui va droit vers le Seigneur. Nathan Winer est le jeune homme qui découvre la vie, l’amour et la vengeance – vérité cardinale des vies brisées –. Dans la tradition du roman noir sudiste, c’est un homme marqué qui va tout droit vers l’Enfer.
Cédric BRU

La Demeure Éternelle. Policiers Seuil