SJV.jpgDans Life, son autobiographie, Keith Richards écrit "Après tout, le rock'n'roll ce n'est que du jazz avec une féroce rythmique"

Venant de celui qui représente un des principaux avatars du "satanisme rock’n’rollien", cette observation renvoyant négligemment "la musique du diable" à une simple histoire de binaire peut déconcerter.

Steven Jezo-Vannier, auteur de plusieurs ouvrages sur les marges du rock et de la contre culture, n’entendait pas en rester là. Le Sacre du Rock traite des rapports ambigus d’une musique issue du blues (entre autres...) vite appelée rock, qu’elle entretiendrait avec le Mal. Musique naît dans la fange et le chaudron du Malin pour se voir porter au pinacle et dont les adeptes emplissent aujourd'hui les stades pour se prosterner devant les officiants auréolés de lumières célestes.

Dans une étude documentée et serrée, S.J-V prolonge le travail de Hein ou Bourre sur cette idée ancienne du "satanisme rock" et sur les grands thèmes qui constituèrent sa singularité et ses déviances (religion, drogues, révolte sociale, alternative spirituelle...)

Parallèlement, il souligne le basculement et le glissement progressif du stade de rejet et de marginalisation du rock à sa "sacralisation" par le public et les médias. S’écartant de sa mission d’origine, le rock - désigné un temps comme arme anticapitaliste – devint un des nouveaux emblèmes de la société de consommation en s'imposant, par exemple, comme la musique de référence des spots de pubs !

Retour en arrière. Au début était le blues. Musique de lamentation et de consolation à la fois chantée par les Noirs dans les champs de coton du sud des États Unis et popularisée dans le delta du Mississippi.

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Le blues restant une sorte de patois musical, d’exception culturelle... Mais, il enfla et surtout captiva de jeunes Blancs rebelles (comme Elvis, Jerry Lee, Little Richard jusqu’au jeunes stones de Dartford) qui participèrent à l’établissement – pari gagné ! - du crossover. La mêche était allumée, la bombe prête à exploser. On connaît la suite...

Pour notre part, – et nous regrettons qu’il n’en soit fait suffisamment mention – l’histoire du rock est aussi et surtout une affaire de racisme. Racisme anti noir, racisme anti jeune et plus tard racisme anti homo avec toutes ses formes de déviance.

En effet, le fameux diable entrant dans les maison n’est autre que le nègre tant redouté de la middle class américaine - duquel de jeunes blancs (souvent par réaction anti parentale) se sentirent solidaire. D’autres poussèrent la démarche plus loin et virent dans la négritude l’aboutissement de tout avènement spirituel comme Eric Burdon par exemple.

L’opportunité devint ensuite trop belle pour tant de bien pensants de prospérer sur ce hiatus. En effet, tout ce qui constitua la diabolisation phase A – donc sans le satanisme de pacotille (hormis le vaudou, respecté par Hendrix, Dr John, Santana...) - venait du nègre et donc était coupable !

La suite tiendra davantage de la provocation et des frasques de jeunes vedettes aveuglées par le succès et diminués par la drogue (Led Zeppelin, Rolling Stones, Who...). Éternelle question du Bien et du Mal. A vrai dire, comme si parcourir, entre les 60’s et les 70’s les routes accompagnés de copains et de groupies pour aller jouer de la musique rythmée pouvait être rangé dans la catégorie du Bien ?!

Pour en revenir, bien sûr, au livre de Steven Jezo-Vannier, il nous a passionné, il nous a rappelé aussi qu’il y a désormais, grâce à des éditeurs compétents et passionnés, une vraie critique rock française et nous a ramené aux sources d’une musique incomparable. Il a également le mérite de montrer qu’aujourd’hui la fausse idéologie (Marilyn Manson, Rammstein ou Placebo) l’emporte sur l’artistique.

En même temps, il nous a aussi laissé quelque peu sur notre faim, l’auteur peinant à suivre son projet initial et se perdant un tantinet dans l’idée de sacralisation en restant flou dans sa démonstration.

Peut-être aussi pour la simple raison que le rock ne fera jamais bon ménage avec le Sacré.
Cédric BRU

Le Sacre du Rock de Steven Jezo-Vannier. Editions Le Mot et le Reste