bmiles.jpgBarry Miles a quatorze ans lorsque paraît Sur la Route et dix huit quand Love Me Do déferle sur les ondes.

Il est de ces enfants de la guerre qui a laissé l’Angleterre, et Londres particulièrement, exsangue des sacrifices consentis.

Aujourd’hui business man, auteur officiel des Beatles et intime de Sir Paul, Barry Miles est de ces jeunes qui, à la fin des années 50, partiront irrésistiblement à l’assaut du divertissement quand celui-ci devra emprunter les chemins les plus audacieux et les tournants les plus excentriques.

Plus peut-être qu’aucune autre métropole, Londres sera de 1945 à 1978 le carrefour de tous les arts, le rendez-vous des dernières modes et la base principale de l’underground mondial.

Paris mis out (existentialisme vieillissant et chansons à textes dépassées…), New York isolé et élitiste (Beat Generation éclatée et Greenwich Village pour boyscouts…) et Berlin emmuré pour longtemps, c’est bien de Londres que tout va se décider et que l’underground va réveiller les esprits asphyxiés par les bombes. C’est ce que Barry Miles nous dévoile dans ce document passionnant et indispensable publié chez le très recommandable Rivage Rouge.

A l’instar de chaque capitale, Londres élira avec Soho, dès 1945, son quartier branché, son St Germain des Près… Écrivains (D. Thomas, K. Amis…), peintres (F. Bacon, L. Freud…) et musiciens (L. Donnegan, A. Korner…) y avaient leurs clubs et pubs privilégiés où tous fuyaient l’ennui et le souvenir épais des privations récentes.

Les clubs constituent alors les bases de lancement de tout événement culturel, les lieux où se font et se défont les réputations, les bouillons de culture des mouvements à venir. Ils seront aussi les centres d’accueil et les points de fixation des undergrounds venus d’ailleurs (la Beat Generation ne jurera un temps que par la capitale anglaise. Plus tard, Fluxus et les conceptuels américains trouveront leur meilleur public à Londres)

C’est dans ces clubs poussant comme de mauvaises herbes (des dizaines quand à la même époque des groupes se produisaient à Paris sur une maigre poignée de scènes…) que la musique rythmée va prendre son essor.

Imaginons-nous bien qu’à la fin des années 50, la Grande Bretagne comptait autour de 15 000 groupes de skiffle, l’ancêtre du rock’n’roll.

Phénomène qui alla s’amplifiant grâce, en particulier, aux radios pirates mondialement connues (Radio Atlanta, Radio London et surtout Radio Caroline…)

Les années 50 avaient posé les bases d’une nouvelle culture, les Angry Young Men et les peintres expressionnistes avaient libéré les esprits. Les années soixante et soixante dix allaient, grâce à la musique, émanciper les corps.

Barry Miles, à l’époque propriétaire associé de la librairie-galerie Indica, verra défiler tous les héros de l’underground anglais : de Syd Barrett à Paul Mc Cartney en passant par Mick Jagger et Jimi Hendrix. Nul mieux que lui ne pouvait restituer cette atmosphère de curiosité permanente et d’explosion progressive des tabous.

Dès lors, sonnera le temps du Swinging London, étiquette publicitaire d’un snobisme chamarré et glamour (en vrac : Twiggy, Blow Up, Mary Quant, Christine Keeler, Carnaby Street, les Frères Kray, Diana Rigg, les Fab Fours…) et du Summer of Love (1967) et sa kyrielle de groupes pop.

Périodes phare où culminèrent les idéaux de liberté sexuelle et d’expression pluriculturelle.

Cette seconde partie des 60’s verra l’avènement d’un must londonien auquel tout donnait raison jusqu’à une nouvelle littérature visionnaire (Ballard, Moorcock…) et un art fractal et déshumanisé (Soft Machine, Gilbert & George, David Hockney…) Rien ne semblait pouvoir échapper à l’innovation hors de Londres (quand ce n’était pas Canterbury…)

Mais,la crise économique mondiale déploya ses ailes et, à partir de 1973, comme ses voisins, atteignit le Royaume Uni.

Rigueur, grèves, fermetures d’usines, fantômes des privations d’hier allaient précipiter ce bel enthousiasme vers un gout de révolte et d’anarchie hurlé par de tempétueuses créatures drivées (on ne se refait pas…) par des stylistes de mode (Vivienne Westwood, Malcom Maclaren…) qui ne demandaient que ça.

L’incendie du punk ravagea Londres au son des Clash et des Sex Pistols. Il marquait la fin d’un monde, prônait le no future et rayait de la carte les utopies libertaires et les facéties du Sergent Pepper.

Le mouvement punk reste à ce jour le dernier grand séisme underground et Londres en fut le berceau. Barry Miles s'y attarde comme il se doit.

Concluons avec l’auteur cet itinéraire unique dans une ville monde où tout peut toujours arriver : « Londres est comme un palimpseste. Des poches de différentes contre cultures sont disséminées à travers la ville. De vieux hippies survivent près de la Westway à Nothing Hill (…) Les Goths et les techno-freaks ont adopté un style de vie cyberpunk dans le marché de Camden. Quelques punks à iroquoises se pavanent même encore à Kings Road… »
Cédric BRU