Physique de vieil ado, visage taillé à la serpe, ventre plat de bouffeur d’espaces. Tel est l’homme que nous retrouvons au bar de l’hôtel Lenox Monparnasse.

Rebelle de la littérature depuis ses débuts, ce pirate sait rentrer dans le rang à point nommé. Son titre précédent Mouton que nous avions farouchement défendu délirait quand même grave...

United Colors of Crime (déjà acheté par le cinéma…) est un de ses meilleurs romans lisibles – peut-être le meilleur.

C’est en tout cas, comme il nous le confiera, le seul de ses livres où il n’a pas employé le mot "bite" !

Pour payer proprement sa dette à la littérature qu’il aime. Celle des années 50 où les hommes étaient durs mais pudiques. Moteur. Action !

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Les Obsédés Textuels : Il est souvent apparu que les jeunesses fracassées – comme la votre – donnent des destins exceptionnels : grands hommes mais aussi grands criminels…
Richard Morgiève : Je trouve qu’il vaut mieux rire dans une Cadillac que pleurer dans le métro. Vous savez on a le destin que l’on a et on essaie de s’adapter. Bref, je n’ai pas de théorie là-dessus… J’ai fait ce que j’ai pu !

L.O.T : Vous sentez vous un marginal de la littérature comme certains le sont de la société ?
R. M : Oui car ça va de pair. J’ai commencé par être un marginal de la société et je le suis resté à ma manière même si je fais partie du système littéraire. Mais, je ne me sens pas proche du tout de mes confrères. Je me sens séparé d’eux pour beaucoup de raisons d’ordre morale et politique et je me satisfais pleinement d’être à ma place et eux à la leur.

L.O.T : En répondant au questionnaire de Proust, vous dites, quand on vous demande votre personnage de fiction préféré, Gu. J’imagine que vous faites référence au héros du Deuxième Souffle (Jean-Pierre Melville. 1966. ndlr) ?

R. M : Oui absolument ! C’est le personnage employé à plusieurs reprises par José Giovanni qui a écrit de grands livres et le film qu'en a tiré Melville est un immense chef d’œuvre. Gu m’a toujours fasciné. Le "monde des hommes" m’a sans cesse attiré comme dans la littérature américaine avec cette fameuse question dont tout découle "En avoir ou pas…" (Roman d’Hemingway. 1937. ndlr)

L.O.T : Venons-en à United Colors of Crime, roman polymorphe et hypnotique, où l’on découvre un gregario en fuite de la Mafia répondant au nom de Chaïm Chlebek alias Ryszardz Morgiewicz. Encore le passé qui vient vous tirer les oreilles... ?

R.M : (sourire) Oui, c’est une drôle d’histoire… Comme quoi, on peut faire de l’autofiction sans vouloir en faire. En 2010, après Mouton (cf. archives), j’ai eu une crise d’inspiration de 15 mois où je jetais tout, n’étais content de rien. Je me suis aperçu que j’étais en pleine crise d’identité. Mon identité s’était fractionnée en trente livres et, soudain, j’ai découvert en consultant mon bulletin de naissance que je n’étais pas né sous le nom de Richard Morgiève mais sous le nom de Ryszardz Morgiewicz et n’ai eu mon nom français qu’à l’âge de quatre ans. Nom polonais qui était bien celui de mon oncle mort – ou supposé mort à Monte Cassino –. Et là, j’ai pensé que je ne pouvais résoudre mon problème d’identité qu’en la reconstituant dans une réalité, car en tant qu’auteur je ne peux écrire que lorsque je crois totalement en ce que j’écris – ce qui est un défaut, j’en conviens.

L.O.T : N’est ce pas le propre de l’écrivain ?

R. M : Non, je pense qu’il y a des écrivains qui ont une distance gracieuse avec leur récit.

L.O.T : Ça change la vie de découvrir son passé à 60 ans ?

R. M : Ça ne change pas la vie mais ça m'a conforté dans le fait que je suis issu d’une famille bizarre, très noire, avec des morts, des meurtres, des choses extrêmement lourdes en termes de passé et tout ça rejaillit dans mes livres et là, dans le fait d’avoir un prête-nom idéal, j’ai pu vivre une nouvelle vie.

L. O. T : Vous avez l’air plutôt satisfait de cette affaire de bulletin de naissance sorti d'un tiroir oublié…

R. M : Bien sûr, c’est un coup de chance phénoménal ! Ça m’a aussi permis d’écrire sur les États-Unis, ce que j’attendais depuis plus de 20 ans, et ça grâce à Chaïm Chlebek, héros qui m’a extrêmement marqué et dont je n’envisage pas de me séparer tout de suite…

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L. O. T : United Colors of Crime remet à jour votre talent d’auteur de polar que vous avez un temps renié. On se croirait chez James Crumley ou Boston Teran.

R. M : Oui, c’est vrai que je l’ai renié parce que je n’étais pas auteur de romans policiers même si les livres que j’ai écrit empruntaient des éléments du polar. A cet égard, United Colors of Crime qui est, je suis bien de votre avis, un roman policier mais qui intègre aussi le western et, surtout ce que je voulais faire, il intègre la grande Histoire avec cette référence aux années 50 des États-Unis. Le roman se déroule en 1951, juste avant la bombe H, quand la terreur est encore humaine. Le monde sort de la guerre avec l’envie de vivre et apparait le maccarthysme, sorte de fascisme qui ne dit pas son nom et qui fit de ce pays un état totalement paranoïaque dont il garde encore les traces… Vous savez, l’Amérique est inconsciente de son histoire.

L. O. T : Je vous ai découvert avec un roman que je n’ai cessé de recommander depuis qui est Sex Vox Dominam (Calmann Lévy. 1995). Redoutable opus qui contenait déjà tous les éléments de votre écriture entre violence et poésie, brutalité et douceur…

R. M : J’adore ce livre… En plus il est drôle. C’est vrai qu’on retrouve beaucoup de mon univers autant dans Sex Vox Dominam que dans United Colors of Crime A la différence que dans ce dernier, j’ai énormément travaillé le style pour qu’il soit logique par rapport à l’époque et moderne à la fois. Pour la première fois de ma vie, j’ai utilisé les points de suspension pour rendre hommage à l’histoire plutôt qu’à mon ego...

L. O. T : En effet, le style est superbe, brutal, sensuel, chaloupé…

R. M : J’ai essayé de faire un livre très beau mais surtout juste par rapport à l’époque. Et concernant le style, j’ai fait allégeance aux 50’s et aux héros de ces années. La brutalité ne passait pas par la violence verbale et c’est ce que j’ai voulu rendre, sortant par là de mes habitudes littéraires. De plus, j’ai voulu, à côté de cette violence, écrire une histoire glamour en quelque sorte...

L. O. T : Il y a cette étrange histoire d’amour avec Dallas l’Indienne et cet argent volé à la Mafia. On est carrément dans Peckinpah de The Getaway...

R. M : Absolument ! Vous êtes tombé pile. The Getaway (Sam Peckinpah. 1972. ndlr) est certainement un de mes films préférés et il y a quelques temps en le revoyant je me suis rendu compte qu’à un moment du film un train descend à Alpine (un des lieux de United Colors of Crime)… Mon inconscient a fonctionné et a lié les deux.

L. O. T : Enfin, vous, célinien en diable, pensez-vous comme lui que "l’amour c’est l’infini à la portée des caniches" ?

R. M : (sourire)… Moi je dirais que l’amour c’est ce dont on a tous besoin, ce dont toutes les histoires ont besoin et sur quoi tout se fracasse à la fin. L’amour n’existe que dans une projection. C’est un horizon. Mais malgré tout, je serais moins cruel que Céline car s’il n’y avait pas l’amour, je n’écrirais pas.

Propos recueillis par Cédric BRU

United Colors of Crime. Carnets Nord