L'interview se fait par téléphone car l'homme est en travaux. Entendez pris entre plâtre et ciment !
Nous le suivons depuis le début de son impeccable trilogie et pensons qu'il est temps d'être plus nombreux à reconnaître son rôle dans le polar fantastique.
Armé d’un style qui doit faire bien des envieux dans le monde du thriller et maraudant sur les terres américaines où les Français sont rarement à l’aise, Alec Covin nous repait de frissons et d’émotions fortes dans ce dernier acte de la trilogie des Loups de Fenryder.
La voix est claire, profonde. Le garçon est sûr de lui, à la limite de la hauteur. Impression vite corrigée par une sorte de sincérité touchante qui montre le respect dans lequel ce néo tragique tient l'art et la littérature. Allo ?

Covin__Thierry_Orban-Abacapress_-_A.jpg

Les Obsédés Textuels : Alec Covin est-il votre vrai nom et comment doit-on le prononcer ?
Alec Covin : C’est un pseudonyme car je crois qu’un romancier doit aussi se créer sa propre identité. Quant à la prononciation, vous pouvez le dire à la française ou à l’américaine… C’est selon vos goûts.

L.O.T : C’est rare de constater à ce point qu’un livre français n’est pas américain, c’était une priorité de votre écriture ?
A. C. : La trilogie des loups est en effet une trilogie américaine. J’ai écrit d’autres livres, notamment Deux et Demi, qui se passent en France mais pour en revenir aux Loups, mon inclination pour les États-Unis est purement romanesque. Les États-Unis représentent à mes yeux un grand bocal à fictions que j’ai appelé un fictionarium, une terre à intrigues, une zone de risques. Quant au style, « il fait l’homme » comme disait Buffon. J’ai lu les grands auteurs français Malraux, Gide… Si le texte s’en ressent tant mieux. C’est une sorte de métissage entre un univers américain, particulièrement le fantastique américain avec Stephen King, Peter Straub, Richard Matheson que je revendique, et parallèlement, par mes études universitaires un goût pour la forme, les structures narratives, les jeux aussi au niveau du récit. Enfin, il y a une référence cachée qui est la littérature anglo-saxonne de la fin du 19e siècle qui me tient beaucoup à cœur. Mes romans sont souvent inspirés d’auteurs comme Stevenson ou Stocker, et plus précisément pour la trilogie des Loups la grande idée de base, que je n’ai encore jamais révélée, c'était quand j’ai eu cette idée d’une nouvelle guerre civile américaine, de transposer le texte scandinave Le Crépuscule des Puissances de la mythologie islandaise aux États-Unis à notre époque. Vous trouverez en cherchant bien des références à cette mythologie dans quelques passages. Le nom des loups eux-mêmes sont des américanisations de noms scandinaves par exemple Fenrir devient Fenryder.

covin3.jpg L.O.T : Pour prolonger vos influences littéraires, revenons à votre trilogie des Loups de Fenryder. Le thriller français s’est engouffré soit dans la cyber violence (Grangé, Dantec…), le suspense fantastique (Chattam, Werber…), le néo polar (Chainas, Thilliez…) ou bien sûr l’ésotérisme horrifique (Giacometti et Ravenne, Loevenbruck…). Tout en reprenant certaines de ces constituantes, votre voie est ailleurs. Plus proche semble t-il de Preston & Child ou même Caleb Carr qui nous ramène à un côté gothique de votre travail…
A. C. : Je connais ces auteurs mais pour être très franc je lis très peu de mes contemporains. Je viens d’avoir quarante ans et il me semble que les grandes références on les a entre 15 et 30 ans. Le paysage intellectuel se fige et je fonctionne beaucoup sur des références autant au cinéma qu’en littérature liées aux 70’s et 80’s. C’est vrai que même si j’ai des préférences comme Neil Gaiman par exemple, les auteurs actuels m’inspirent ou m’intéressent moins que ceux que je vous ai cités plus haut. Quant aux auteurs français, je privilégie des écrivains anciens comme Cazotte (Le Diable Amoureux), un des premiers auteurs fantastiques français, Nerval qui participe de ma culture surréaliste, Gide que l’on retrouve peut-être dans ma façon de concevoir des romans, à l’instar de Stevenson d’ailleurs, avec des points de vue différents. Le jeu sur la narration m’attire beaucoup aussi comme chez Dostoïevski par exemple...

L.O.T. : Peut-on connaître votre formation ?
A. C : J’ai une licence de lettres, une maitrise de cinéma et un DEA d’esthétique. Vous voyez, j’ai touché un peu à tout mais je suis très attaché au cinéma car je pense qu’il est très décomplexé par rapport à la question des genres. Kubrick est le parfait exemple du cinéaste qui n’a pas peur de passer d’un style à un autre.

L. O. T. : Comme Tarantino aujourd’hui !
A. C. : Oui en effet. On a là des auteurs transgenre exceptionnels. Pour en revenir à mes goûts cinématographiques, mon univers mental emprunte beaucoup aux films fantastiques comme Alien, Les Dents de la Mer, L’Exorciste, Shining

covin4.jpg L.O. T. : Nous avions dans une chronique d’Etats Primitifs comparé Fenryder à Miguelito Lovelace des Mystères de l’Ouest, on pourrait y rajouter le général sudiste Cantrel qui irrigue l’imaginaire américain, son cinéma (Josey Wales) ou sa littérature (J. L. Burke y fait référence…)…
A. C. : Je ne me suis pas inspiré de références. On ne peut pas dire qu’il y ait quelqu’un derrière Fenryder même s’il cristallise sûrement d’autres figures réelles ou imaginaires Le personnage de Fenryder m’est apparu tout d’un bloc. Je voulais une figure assez terrifiante. En fait, l’idée des Loups de Fenryder c’est celle d’une mafia ésotérique avec à sa tête comme une sorte de parrain. Je voulais surtout créer une figure singulière dans l’univers du fantastique. Ni fantôme, ni loup garou, ni vampire ni monstre… mais une figure de la terreur en col blanc. Je définis les loups de Fenryder comme la pulsion de mort du capitalisme américain. Des héritiers de grandes fortunes qui font allégeance à un démiurge malfaisant.

L. O. T. : Vous vous rangez donc définitivement dans le fantastique plus encore que dans le thriller ?
A. C. : Absolument ! Je pense que le fantastique tel que je le pratique c’est une nouvelle tragédie grecque. C’est du néo tragique. Aristote pensait que les deux pôles du tragique étaient la terreur et la pitié. Dans mes récits, il y a toujours ces deux sentiments. Mes personnages sont très humains face à des situations très inhumaines. C’est ce décalage qui rend tragique leurs aventures.

L. O. T. : Êtes-vous sensible aux thèses conspirationnistes auxquelles vos livres constituent un vibrant hommage ?
A. C. : Pas du tout ! J’y suis même allergique. Les conspirationnistes voient du complot partout parce qu’ils veulent en voir.

L. O. T. : Pourtant, il y a une vraie conspiration dans les Loups ?!…
A. C. : Certes, mais elle est purement romanesque et ne constitue en rien la grille de lecture de mon travail. Ce n’est qu’une fiction qui fait réfléchir sur le réel avec la folle possibilité d’un seconde guerre civile, d’une nouvelle Guerre de Sécession. Mais je suis très réticent vis-à-vis de tout ce qui est complots et conspirations. La littérature fantastique c’est un jeu. C’est comme si l’on avait dit à Stocker « Attention avec Dracula, vous suscitez une conspiration contre l’empire britannique » On peut utiliser les figures maléfiques sans être qualifié d’auteur complotiste.

covin.jpg

L. O. T. : Votre trilogie est une sorte de bible noire. Vision prométhéenne de l’Histoire par les héros que vous mettez en scène mais aussi avènement de Lucifer et de ses anges déchus comme revers de chaque effort de l’humanité à être meilleure...
A. C. : C’est en effet l’histoire d’une petite communauté de gens de bonne volonté qui vont combattre une mafia qui incarne le principe du Mal. On pourrait penser qu’il y a quelque chose de très manichéen dans tout ça mais je crois que mes romans sont plus complexes que ça et les bons sont parfois assez sombres, en tout cas jamais angéliques. J’essaye de faire en sorte que mes personnages ne soient pas monolithiques sans verser non plus dans l’archétype de l’antihéros. Ils sont essentiellement travaillés par la culpabilité et l’impossible rachat de la faute…

L. O. T. : Sans dévoiler la fin à la tonalité très American Psycho, on a du mal à croire que la boucle est bouclée…
A. C. : J’aime l'idée de finir sur une possibilité, sur un énième rebondissement, qu’il y ait prolongation éditoriale ou pas d’ailleurs.

L. O. T. : Un projet de littérature blanche ?
A. C. : Je ne m’interdis pas de toucher à cette littérature que j’ai déjà abordée dans mon cycle Eros et Thanatos. Je me sens aussi à l’aise dans les grands formats que dans récits plus intimistes.

Propos recueillis par Cédric BRU

Le Général Enfer d'Alec Covin. Plon