begaudeau2.jpgL’art de François Bégaudeau est profond, subtil et désolé.

Celui à qui le succès vint par le hasard d’une société démontée brille pourtant à ne jamais le chercher.

En effet, hormis le sujet brulant et fédérateur de l’éducation traité in vivo dans Entre les Murs, l’œuvre de Bégaudeau est déconnectée des processus de succès littéraire : même modeste et impeccable maison d’édition (Verticales), mêmes obsessions vaincues par la vie (rock, sport, amours adolescentes…).

Enfin, mêmes attitudes sans compromis vis-à-vis des médias : parler de cinéma au Cercle de Canal + l’importe davantage que de jouer au critique littéraire (trop de respect pour la langue…) ou au témoin engagé (trop de dégoût pour la réal politique…)

La Blessure la Vraie, n’échappe pas à la règle que cet auteur au physique de patricien courroucé s’est fixé : écrire surtout pour tuer le temps.

Vers la Douceur, son précédent opus, nous avait séduit autant par sa forme spiraloïde que par son fond romantique. Vian et Queneau y côtoyaient Tarantino et Lubitsch. Conte moral, Vers la Douceur témoignait d’un esprit bouleversant et lucide au sens de René Char qui y voyait « la blessure la plus près du soleil »

Justement c’est une blessure qui fait trace dans ce nouveau texte où la littérature personnelle reprend tous ses droits. Bégaudeau revient sur son « été meurtrier », celui de sa blessure originelle, celui de 1986

1986, son Tchernobyl (avril) des sentiments, sa cohabitation (mars) du romantisme et du politique fantasmé, François Bégaudeau l’a vécu en apnée, en rêve en quelque sorte. 86, « dont on ne revient pas » écrit-il faussement dramatique.

Le Nantais à 15 ans, doué pour les études et le tennis, il peine avec les filles s’entretenant dans une auto dépréciation hautaine qui le rapproche des destins romantiques. Il se rêve en léniniste radical mais ne peut ignorer le talent mouvementé de John McEnroe ni les envolées alpines d’Hinault et de Lemond. Encore moins les textes des Clash (il a 17/20 de moyenne en anglais…).

Dès lors, comme une arène, un été de vacances devient le point d’orgue du cursus adolescent : être ou ne pas être ; attraper ou ne pas attraper (on disait se faire des filles à l’époque) ?

A l’Aiguillon sur Mer, on retrouve une bande de joyeux bras cassés et de filles faciles madonnesques qui, à l’exception de Joe le tombeur implacable, broient cet ennui particulier des années 80 dans la bière, la mythomanie et le baby foot. Entre A nous les Petites Anglaises et Pauline à la Plage. Gaudriole et initiation. Franches gauloiserie et lourds serments.

Le Nantais suit Joe, récupérant ainsi la poudre de grâce qu’il laisse dans son sillage jusqu’au jour où c’est à lui que l’Amour apparaîtra, décisif et glorieux.

Mais, une sombre histoire d’adultes immatures à laquelle Joe est mêlé aura raison de son beau rêve qui se terminera en sombre farce.

86 dont on ne revient pas !

La Blessure la Vraie est à ce jour le roman le plus abouti de François Bégaudeau. Nourri de ses tropismes rémanants : l’éducation, la politique, le langage, l’humour et l’amour impossible, il renoue avec une littérature d’initiation aux charmes pastel.

Le style, comme toujours, est impeccable. A ce titre, Bégaudeau est un de nos meilleurs écrivains. Il s’empare de la langue de son temps, joue de l’humour et de la désinvolture sans jamais négliger la syntaxe ou la force du texte.

C’est un plaisir que de l’accompagner dans une narration dégagée des mauvaises herbes au lexique familier et tout autant précis.

La fin du roman en étonnera certains. Son incursion dans le domaine fantastique, celui où la littérature échappe au sujet même du livre, prend seule les clés du véhicule, crée un sillon noir qui met définitivement à jour les intentions de l’auteur : écrire pour que la vie vaille quelque chose et que les services de McEnroe ne se perdent pas dans l’éther.
Cédric BRU