Nous avions reçu Eric Halphen en 2009 pour Maquillages, son premier polar déjà publié chez Rivages, dans le cadre d’une passionnante soirée sur le thème "Justice et Psychiatrie". Nous souhaitions, bien sur, savoir comment le célèbre magistrat jugeait sa nouvelle production La Piste du Temps et cette autre vie. Verdict.

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Les Obsédés Textuels : Eric Halphen, êtes-vous un homme heureux ?
Eric Halphen : Ce n’est, bien sûr, pas facile de répondre à cette question surtout sur ce qu’on appelle le bonheur et j’avoue ne pas encore savoir ce que c’est. Il y a des moments où je me sens plutôt bien, plutôt serein, plutôt détendu, rempli de bonne humeur. Je suppose que ça doit se rapprocher du bonheur, et puis il y a d’autres moments où c’est plus dur, les réveils sont plus difficiles et je me demande à quoi ça sert tout ça ! La, du coup, je me sens à ce moment moins heureux. Et puis, il y a cette attente d’absolu qui m’empêche de jouir pleinement du bonheur.

L.O.T : Si la question peut paraître embarrassante, formulons-la autrement : Ecrire, vous rend-il heureux ?
E. H : Écrire en tout cas me donne l’impression d’être utile. Cette utilité, j’ai l’impression aussi de l’avoir en tant que juge parce que l’on sert réellement à quelque chose, mais quand j’écris je me dis déjà que je n’ai pas perdu ma journée et en même temps c’est un besoin. Une journée sans écriture, c’est une journée de manque.

L.O.T : Maquillages paru fin 2007 marquait votre entrée dans le monde du polar. Comment y avait été vous accueilli, vous l’ancien juge médiatisé ?
E. H : Je peux dire que globalement je suis bien accueilli et qu’un bon nombre d’auteurs sont devenus des copains (Pouy, Oppel, Dessaint…). Il n’empêche qu’il y a toujours la petite réticence : "c’est le juge qui écrit mais qui gagne sa vie et a plus de ressources financières que nous, auteurs de polars, courant le cachet" mais hormis cela je n’ai pas à me plaindre.

L.O.T : La dernière fois que nous vous avons interviewé dans le cadre d’une soirée des Obsédés Textuels, vous n’étiez pas encore totalement sûr de poursuivre les enquêtes du duo Barth/Bizek, le juge et le flic… Ce fut difficile de leur redonner vie ?
E. H : Davantage que de ne pas en être sûr, car j’avais déjà commencé le livre, c’était l'inquiétude de pouvoir arriver au bout de ce type de polar épais et dense au niveau des personnages. On se demande si on va y parvenir, si la fin que l’on a envisagée va se matérialiser. Mais j’étais sûr de vouloir continuer la série avec Barth et Bizek et comme je ne les avais pas vraiment perdus de vue, ça n’a pas été trop dur de les retrouver.

L.O.T : Dans une époque où prédominent le thriller horrifique et le polar ésotérique, vous ne jouez pas cette carte en restant beaucoup plus "old school".
E. H : La première raison qui reste majeure c’est que j’aime bien écrire ce que j’aime lire et je ne suis pas fan des thrillers ni des polars ésotériques. C’est vrai que La Piste du Temps a une facture assez classique, dans le genre roman anglo-saxon, car finalement en France il n’y a pas tant de romans classiques de ce style. Ce n’est pas pour être à contre-courant mais juste par goût littéraire et aussi par souci de m’attarder sur les personnages, car je crois que c’est ce qu’on retient le plus quand on lit un roman.

L.O.T : Le polar actuel ne nous a pas toujours habitué à une conception aussi intellectuelle et réellement psychologique.
E. H : Un polar ce n’est pas qu’une enquête. C’est aussi destiné à retranscrire la réalité d’une société, et cette société on la voit à travers les errances, les douleurs. Cette réalité, j’essaie de la montrer par le biais de mes personnages. Autant dans Maquillages, l’intrigue était peut-être un peu diffuse, autant ici, j’ai voulu une construction progressive avec le temps qui joue un rôle essentiel et donne à l’enquête, dans les dernières cent pages, la première place.

L.O.T : Même la bande son de votre livre est classique avec de la grande musique à l’inverse de la mode rock branché du polar actuel. Écrivez-vous en écoutant de la musique ?
E. H : J’ai beaucoup de confrères auteurs qui disent qu’ils ne peuvent pas écrire sans musique, moi c’est l’inverse. Je ne peux écrire que dans le silence, le silence intégral. Comme pour mes jugements d’ailleurs. Au même titre, quand j’écoute de la musique, je ne fais rien d’autre. Pour le début de votre question, j’aime toute sorte de musique, le rock ou le jazz, qui souvent va bien avec le polar mais là, comme c’est un juge plutôt atypique, j’ai trouvé intéressant qu’il aime la musique classique.

L.O.T : Dans ce respect du classique, s’inscrit aussi l’intrigue, à fleur de peau, où les impressions et les sentiments sont privilégiés au détriment des sensations fortes ou de la description d’équipes de police choc en vogue à l’heure actuelle.
E. H : Encore une fois, ça tient à ma sensibilité de lecteur, je n’aime pas les course poursuites haletantes, les coups de feu toutes les vingt pages, les arrestations musclées et les gardes à vue violentes. De plus, la brigade criminelle n’est pas la plus "sauvage" des brigades de policiers. La BRB a des méthodes plus viriles, la Crim c’est un peu plus intellectuelle, plus lent, davantage dans l’étude…

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L.O.T : Vous ne faites pas l’économie de votre expérience en revenant fréquemment sur l’activité réelle et surtout sur ce qu’elle devrait être du juge d’instruction.
E. H : C’est vrai que je ne suis pas toujours tendre avec la justice. A un moment du livre, Barth (le juge) dit d’une auditrice de justice qui vient d’arriver dans son bureau qu’elle est "brillante, compétente et que plus tard elle ferait une magistrate jalousée, critiquée et marginalisée". Quelque part, c’est vrai que je garde de ma vision de la justice que les gens, disons au minimum "consciencieux" sont vite pénalisés.

L.O.T : Vous réglez leur compte également aux affairistes, hommes de pouvoir, industriels, intermédiaires, mouvements financiers louches. C’est la fréquentation de ceux-ci à un moment crucial de votre vie qui vous a motivé ?
E. H : Sans vouloir faire un livre sur la corruption, il est indéniable qu’il y a de l’argent qui circule. En pleine crise financière, des gens s’enrichissent. En tant que juge, j’ai pu le constater et en tant qu’homme ça me révulse. C’était, dès lors, une bonne façon d’aborder ces problèmes sans pour autant s’appesantir car en fait tout le monde participe plus ou moins du phénomène mais certains sans vraie "méchanceté". C’est aussi pour ça que j’ai voulu être réaliste sans régler des comptes.

L.O.T : La Piste du Temps marque la vraie étape où le juge commence à disparaître derrière le romancier en lui apportant sa compétence et son expertise.
E. H : Pendant longtemps, je me suis promis de ne pas parler de juges dans mes romans. J’avais peur d’aborder de front le problème de la justice par le biais romanesque. Puis, un jour, je me suis dit que ma spécificité était d’écrire mais aussi d’être, d’avoir été et d’être redevenu juge. Donc, pourquoi ne pas aller au bout de cette spécificité ? Mais j’espère que j’aborde la justice maintenant davantage en tant que romancier.

L.O.T : Les relations amoureuses sont un vrai sujet et une vraie douleur dans vos romans.
E. H : Oui… ce n’est pas que douloureux. C’est surtout compliqué comme dans la vie. Entre ceux qui se plaignent de la routine, ceux qui vivent en perpétuelle instabilité sentimentale, plus les tentations et enfin les enfants au milieu de tout ça, je crois que personne n’est entièrement satisfait. Les vingt ou trente dernières années en Europe sont marquées par une révolution sentimentale qu’on n’a pas encore solutionnée et qui nous rend tous plus ou moins insatisfaits.

L.O.T : Vos deux héros, à cet égard, ont des positions singulières qui donnent beaucoup d’épaisseur humaine au livre.
E. H : Barth, c’est un peu spécial. Sa femme est morte quelques années auparavant. Quant à Bizek (le flic), il est homosexuel mais surtout assez désabusé. En fait, il y a essentiellement un manque d’amour.

L.O.T : Il est beaucoup question de montres dans La Piste du Temps. Êtes-vous un collectionneur comme Julien Dray par exemple ?
E. H : Collectionneur, c’est un grand mot, j’ai découvert les montres il n’y a pas très longtemps et je suis assez fasciné par cette technologie et le travail de ces artisans horlogers qui façonnent le cours du temps. S’y rajoute la beauté, et ce que je critiquais autrefois dans le pris que certaines représentent s’est atténué devant l'esthétique. Alors, comme Julien Dray, je ne sais pas, je ne connais pas le degré de sa passion mais je ne cours pas le monde pour acheter la montre que j’ai choisie…

L.O.T : En tout cas, c’est quelque chose que l’on appréciera dans votre livre. En plus de l’émotion, du suspense ou de la musique classique, c’est aussi à aimer les jolies montres.

Propos recueillis par Cédric BRU

La Piste du Temps. Rivages