Des Vérités Cachées, le premier volet des enquêtes de Vera Stanhope avait déjà retenu notre attention au point de lui avoir consacré un "coup de coeur". Morts sur la Lande vient confirmer Ann Cleeves comme une voix nouvelle et singulière dans le paysage du polar actuel où tout n'est que bruit et fureur. Chez elle, psychologie sociale et secrets enfouis donnent matière à des intrigues épaisses aux dénouements cruels. Interview à l'anglaise !

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Les Obsédés Textuels : A l'occasion de la sortie de Des Vérités Cachées, nous avions parlé de thriller "old school", sans effets spectaculaires comme c'est plutôt la règle aujourd'hui. Cherchez-vous le décalage avec ces pratiques actuelles ?

Ann Cleeves : En fait, j'écris ce que j'ai envie de lire et mes goûts m'éloignent des tendances actuelles comme la violence ou des excès que je considère comme presque pornographiques. J'aime les histoires avec des personnages crédibles et qui sont liées à des endroits décrits avec beaucoup d'attention afin de les faire coller au mieux aux personnages. Mon intérêt pour la psychologie des personnages est beaucoup basé sur cette relation.

LOT : Il y a une lenteur de l'intrigue et une certaine complexité dans le schéma narratif qui sont subtilement compensées par le soin apporté aux dialogues...

Ann Cleeves : Je suis ravie que vous l'ayez constaté et c'était en effet pour moi important de me servir des dialogues pour décrire au mieux les personnages et en particulier Vera Stanhope.

LOT : Justement sur Vera. Nous l'avions comparé ici à une "Miss Marple décomplexée" et, dans ce deuxième volet, vous insistez encore plus sur ses tares physiques et son penchant pour l'alcool. A vrai dire, elle semble ici un peu caricaturale, moins secrète...

Ann Cleeves : En fait, la première enquête parue chez vous est postérieure à Morts sur la Lande et je suis d'accord avec vous. C'est pour cela que dans Des Vérités Cachées, j'ai gommé certaines particularités tout en voulant la distinguer des principales héroïnes habituelles des thrillers actuels, belles et dynamiques. J'ai souhaité la distinguer surtout par l'étalage qu'elle fait de sa misère physique comme sentimentale. Mais pour répondre à votre question, c'est juste un problème d'ajustement et de calendrier de traduction.

LOT : Dans les deux enquêtes, on retrouve des thèmes communs : l'attirance d'hommes mûrs pour des jeunes femmes, la présence de personnages apparemment équilibrés qui s'avèrent fragiles et, enfin, un grand désordre des sentiments...

Ann Cleeves : Vous savez, quand on écrit de la littérature policière, il s'agit de parler de crimes et donc de mobiles à ceux-ci. Il faut donc présenter des criminels pour lesquels le passage à l'acte soit crédible. D'autre part, dans mes activités professionnelles antérieures, où j'étais chargée du suivi et de la réinsertion de criminels, j'ai pu observer des gens pour la plupart très fragiles psychologiquement. Il y a une partie de cette expérience qui passe et donc j'espère que ça donne une vision plutôt réaliste de la nature humaine.

LOT : Vous pensez que tous les hommes mûrs sont attirés par les jeunes femmes ?

Ann Cleeves : Pas vous ? Il me semble que c'est réaliste. Beaucoup d'hommes aiment les jeunes femmes. Bien sûr, ils ne passent pas à l'acte spécialement mais le propre du polar est de pousser ces situations à l'extrème.

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LOT : Vous comparez l'enquêteur à un romancier dans "sa manière à recréer le passé"

Ann Cleeves : Vous savez, j'ai une amie qui travaille dans la police scientifique et, comme elle avec ses indices à analyser, je dois, quand j'écris, me poser les mêmes questions sur chacune de mes hypothèses. Il y a, en effet, une grande proximité entre ce travail d'investigation et le travail de narration. D'ailleurs, les erreurs judiciaires se produisent souvent quand la police veut "créer" et croire en une histoire jusqu'au bout. Dans la terminologie de la police anglaise on parle de "corruption des faits pour une juste cause". C'est à dire, qu'encore une fois pour la bonne cause, on peut inventer ou nier des preuves. C'est un danger reconnu par la police elle-même.

LOT : Dans votre roman, vous citez deux auteurs : Agatha Christie et James Lee Burke. Le premier ne nous étonne guère et, en y réfléchissant bien, le second non plus par son classicisme. Vous pouvez nous parler de ces choix ?

Ann Cleeves : J'ai bien sûr, comme beaucoup, lu abondement Agatha Christie. Quant à James Lee Burke, il me plait par son côté très gothique, très sombre, très extrème. Pour ces raisons, Burke est un grand maître.

LOT : Vos autres auteurs de polar préférés ?

Ann Cleeves : En France, Dominique Manotti et Fred Vargas. Chez les anglais, j'apprécie tout particulièrement Andrew Taylor et John Harvey.

Propos recueillis par Cédric BRU
Merci à Christian Fournier pour la traduction

Morts sur la Lande. Belfond