Nous avions aimé son premier roman Barnum sur le quotidien des ONG et retrouvons Pierre Brunet au bar du Lenox plongé dans la lecture de Génération Rock & Folk qui figure dans la bibliothèque consacrée aux invités des soirées des Obsédés Textuels. Un homme qui travaille dans l’humanitaire, qui est fou de boxe et qui aime le rock ne peut pas être complètement mauvais. Le temps de lui rappeler gentiment qu’Hendrix, qu’il mentionne dans son nouveau roman J.A.B., se prénommait Jimi et non Jimmy que l’interview débute. Après ce petit uppercut, place au jab !

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Les Obsédés Textuels : Quand on parcourt votre itinéraire, on constate que l’écriture s’ajoute à de nombreuses précédentes activités. Cela relève t-il d’une difficulté à vous trouver ?
Pierre Brunet : Non, non. Je pense qu’avant d’écrire, il faut avoir un vécu. Au fond de moi, j’ai toujours su que j’allais écrire, j’ai seulement pris le temps de vivre avant sans savoir toujours où j’allais d’ailleurs. J’ai arrêté mes études alors que j’aurais pu sûrement les continuer mais je voulais vivre, accumuler les expériences du vécu les plus diverses et les plus enrichissantes. J’ai enchainé les petits boulots, de croupier à pigiste, jusqu’à ce que je découvre l’humanitaire et ce fut le tournant de ma vie. J’ai ressenti cela comme une évidence. Il y avait une parfaite adéquation entre ce que j’étais et ce que je pouvais vivre sur le terrain avec une prise de conscience de l’horreur, de la détresse, des autres…

LOT : L’écriture est née de votre expérience de l’humanitaire ? Pierre Brunet : En rentrant du Rwanda, je suis reparti en Bosnie et après je me suis mis à la rédaction de Barnum qui témoignait, en effet, de mon expérience de l’humanitaire. J’avais déjà écrit des manuscrits restés au fond des tiroirs mais c’était déjà un entrainement qui m’a bien servi au moment d’écrire pour de bon.

LOT : C’est un sujet rêvé l’humanitaire pour un romancier de nos jours.
Pierre Brunet : Je ne sais pas si c’est un sujet rêvé. C’est vrai que Barnum a été remarqué et en même temps il n’a pas eu un fort écho parce que je crois que cela reste un sujet auquel on ne veut pas ou on a peur d’être confronté. C’est un sujet rêvé plutôt pour les journalistes qui s’intéressent à la question. Pour être franc, je suis toujours très étonné de la gêne qu’éprouvent les gens par rapport à un tel sujet avec la violence et la souffrance des gens à la clé.

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LOT : Il faut dire que vous l’avez abordé "à l’estomac" plutôt que comme un roman d’aventures…
Pierre Brunet : Je n’ai pas lu tous les romans qui traitent de l’humanitaire mais moi je me suis placé par rapport à ce que j’avais ramené du terrain comme émotions, comme conscience, comme sensations comme cauchemars parfois… Cette expérience m’a profondément changé. Pour moi, il y a un avant et un après Rwanda, je ne concevais pas d’écrire un livre qui soit détaché car c’est une aventure humaine hallucinante. Mon objectif était de faire partager, si possible, cette expérience existentielle et émotionnelle sans égale qu’est une mission humanitaire dans un pays en guerre en situation d’extrême urgence.

LOT : Après cette évocation utile de Barnum. Venons-en à J.A.B. Quel fut le détonateur d’un tel sujet, en particulier celui de la boxe féminine ?
Pierre Brunet : J’ai toujours été immergé dans les sports de combats. J’ai fait du judo, du karaté, de la boxe anglaise, de la boxe thaï jusqu’à la naissance de ma fille il y a peu. Et en fait, pour résumer : le seul sujet qui me préoccupe, c’est la violence du monde. Après, on peut la traiter sous différents angles. Mais je voulais faire un roman sur la boxe et m’intéressant à ce sport, j’ai découvert sur Internet l’interview d’une boxeuse américaine Mia Saint John, championne du monde, d’origine mexicaine. Une femme au ton très libre qui révèle une vie hors du commune et qui a pu mélanger les expériences d’une femme (maternité, vie intime…) avec toutes les sensations d’un homme, renforcées par la boxe, ce qu’en fin de compte peu d’hommes connaissent. Je me suis dit dès lors que j’avais envie d’inventer un être humain comme cela.

LOT : Justement, vous dites inventer mais on ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec le personnage de Million Dollar Baby de Clint Eastwood…
Pierre Brunet : C’est vrai que l’on me fait souvent cette réflexion. Alors, après on me croit ou on ne me croit pas mais j’avais cette idée depuis longtemps et bien avant que le film en question sorte même si j’ai adoré Million Dollar Baby et la nouvelle de F.X. Toole dont est tirée le film. J’avais envie d’écrire sur ce sujet et je n’allais pas m’en empêcher parce qu’Hollywood avait fait un film sur le sujet.

LOT : Dont acte. Vous êtes un fin connaisseur de boxe. Avez-vous, pour l’occasion, fréquenté les salles et vu des combats féminins ?
Pierre Brunet : Les salles bien sûr en pratiquant boxe anglaise et boxe thaï. Pour les combats féminins, je suis allé voir exprès Myriam Lamare à Levallois. Très impressionnant.

LOT : A l’appui, vous avez un style très choc avec des intitulés de chapitres qui font mouche. Quels sont vos rapports à l’écriture et vos auteurs de référence ?
Pierre Brunet : J’ai été essentiellement influencé par les grands auteurs américains, Hemingway en premier. Mais le piège avec Hemingway c’est qu’il ne faut pas essayer de l’imiter car il est inimitable. Après, il y a Tolstoï et les grands russes du 19e siècle. Sur la technique, j’ai beaucoup appris, outre d’Hemingway de Faulkner, de Mailer, de Steinbeck. En fait, une recherche de l’impact en en faisant le moins possible.

LOT : Chez les Français ? Pierre Brunet : (longue réflexion…) C’est disparate, j’ai bien aimé le Chamoiseau de Texaco, le Djian de Lent Dehors, le Sollers de Femmes. Des livres qui n’ont rien à voir entre eux…

LOT : Djian, c’est plausible.
Pierre Brunet : Oui, mais je dis bien le Djian de Lent Dehors c'est-à-dire le roman qu’il a fait l’effort de vraiment travailler et de corriger ce qui n’est pas le cas de beaucoup de ses livres.

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LOT : J. A. B., la narratrice est un très beau portrait féminin. Quelles furent les difficultés à écrire au féminin ?
Pierre Brunet : La première difficulté a été d’écrire au "je" car j’ai plutôt tendance à écrire à la troisième personne, mais je ne concevais d’écrire l’histoire d’une femme sans écrire au "je". Je voulais me mettre totalement dans la peau d’une femme. C’est un challenge pour un écrivain parce que c’est une des choses les plus dures à faire. Le risque étant de paraître ridicule avec les paramètres d’intimité et de sensualité. C’est surtout dans la psychologie et la sexualité que c’est le plus casse gueule quand on est un homme.

LOT : Il y a la bisexualité de J.A.B. qui est très tendance…
Pierre Brunet : J’ai justement voulu éviter la caricature tendance. Certes, elle est bisexuelle mais c’est quelque chose qu’elle ne contrôle pas, elle l’est avec une femme qui la console, qui la protège. Avec Guapa, elle a une relation passionnelle, celle d’une noyée qui enlace l’autre pour ne pas sombrer…

LOT : Le monde interlope et la marge vous attirent. Vos deux livres en témoignent.
Pierre Brunet : C’est vrai. Dans Barnum, j’ai voulu casser avec cette idée nauséabonde que sous couvert d’humanitaire, on pouvait se livrer à des actes de pédophilie et autres, mais il est vrai que quand on se retrouve dans un pays d’extrême urgence avec le danger, les tensions, on a besoin de se défouler et Eros et Thanatos se rencontrent. Dès lors, on se lâche énormément sur le terrain. On bosse énormément et on baise énormément. Tout ça crée une sexualité débridée, trash, assez rock’n’roll d’ailleurs. Puis, on est loin de chez soi. Les gens avec qui vous êtes vous comprennent et ne vous jugent pas, et ceux qui pourraient vous juger, sont restés en France. Comme ça, on n’a de comptes à rendre à personne. En revanche, quand on revient à la vie normale, on s’emmerde. A mon retour de Bosnie, je me suis mis à la recherche de sensations extrêmes qui m’ont conduit à Paris dans des lieux licencieux que l’on n’imagine pas. Tout ça pour retrouver de l’intensité et de l’adrénaline. Et puis après, on rencontre une femme, on tombe amoureux et l’on fonde une famille et je suis très heureux comme ça… Mais un écrivain ou un homme juste un peu curieux sera toujours intéressé par ce côté caché de la sexualité. Cette dimension où tout peut arriver. On parle d’aventures mais avec le sexe et surtout le désir, on peut faire des trucs dingues sans aller au bout du monde.

LOT : A vous lire, on ressent la difficulté à appartenir à un pays, à une communauté. Vous sentez vous un déraciné ?
Pierre Brunet : C’est vrai qu’Antoine de Barnum a du mal à remettre les pieds dans ses pompes quand il revient en France et que J.A.B. ne sait pas vraiment de quel pays elle est. Mais ce ne sont pas pour les mêmes raisons. Ce sont des isolés et des solitaires. C’est lié au fait qu’ils ont fait l’expérience de la violence du monde qui est, comme je l’ai déjà dit, une idée qui m’obsède. Cette expérience, différente pour chacun mais fondatrice, fait qu’ils ne seront jamais comme les autres.

LOT : Vos projets pour finir ?
Pierre Brunet : Je travaille sur deux idées de roman. L’un sur le Rwanda et l’autre sur ma mère qui connut une vie et un destin incroyables.

Propos recueillis par Cédric BRU

J. A. B. Calmann-Lévy