Le nègre littéraire commence à gagner en respectabilité. Son nom, désormais, apparaît au côté - toujours en plus petit - de celui ou celle qu'il sert. Le temps où l'on voulait faire croire qu'un footballeur écrivait aussi bien qu'un Prix Goncourt semble révolu et pourtant combien de secrets sont encore bien gardés. Catherine Siguret a écrit plus de trente livres "sous couverture". Son récit Enfin Nue ! est une perle pour comprendre les arcanes de l'édition et aussi une réussite littéraire tant il met à jour une authentique écrivaine, pétrie de sensibilité. Quand les vérités sont bonnes à dire !

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Les Obsédés Textuels : Dans Enfin Nue !, vous vous attaquez avec sincérité et talent à un sujet longtemps considéré comme tabou : le nègre en littérature. Les choses sont-elles en train de changer comme vous sembler le dire avec la citation de ceux-ci de plus en plus fréquente sous l’appellation "écrit en collaboration avec" ?

Catherine Siguret : Oui en effet, il y a eu une démystification. Les gens ont bien conscience désormais que quand ils voient arriver un livre de quelqu’un dont ce n’est pas le métier, il y a eu une plume, un collaborateur. Le mystère n’existe plus. Donc, à partir du moment où le mystère n’existe plus, les personnes qui signent les livres ont compris qu’il fallait non seulement s’approprier le livre, mais aussi le nègre en disant : "avec mon ami on a beaucoup travaillé" même si on est pas du tout ami. C’est un nouveau faire valoir et le stade deux, c’est que le nègre va devenir un personnage, celui de l’ami !

LOT : Ce coup de projecteur sur les nègres date de l’affaire Sulitzer/Loup Durand révélée par Pivot...

CS : Autant je considère comme légitime qu’un sportif, un mannequin, un animateur TV qui ne sont pas sensés avoir la science infuse aient recours à un nègre, autant je trouve scandaleux qu’un romancier utilise ce procédé alors qu’il se présente comme quelqu’un qui écrit, qui a des idées et de l’imagination.

LOT : Vous vous décrivez comme une graphomane précoce voulant devenir écrivante, comme l’écrivait Barthes, davantage qu’écrivaine comme l’écrivait Cixous. Parlez nous de cette modestie précoce.

CS : J’ai commencé à écrire à 10 ans parce qu’écrire des lignes me faisait plus rêver que d’aller au cinéma ou regarder la télé. A 13 ans, j’avais besoin de raconter la vie des autres, qu’ils existent ou non. Il ne s’agit nullement de modestie mais je savais qu’on ne choisit pas d’être artiste ou non, d’avoir du talent ou pas, de devenir écrivain ou pas. En revanche, je pouvais choisir d’écrire des petites choses. Quand j’ai découvert qu’on pouvait être écrivain public, c'est-à-dire travailler dans une administration en écrivant le courrier des gens, je me suis dit "Pourquoi pas !, Ca m’ira."

LOT : C’est bien de la graphomanie autant dans le besoin que dans la quantité à assouvir…

CS : Absolument. Il me faut toujours écrire. Par exemple, si je sors plusieurs livres dans l’année et que je me dis là, il faut que je m’arrête, j’écris malgré tout systématiquement un livre l’été en trois semaines même s’il finit à la poubelle. J’ai besoin d’écrire, c’est ma colonne vertébrale, c’est ma santé mentale. Sans écrire, je me sens devenir folle, je ne sais pas comment l’expliquer.

LOT : Livre de solitude, de courage et de travail permanent. Une mine de sel plutôt qu’un anonymat tranquille…

CS : Oui, j’ai mon petit côté monastique. Je ne déteste pas porter ma croix même si je me la fabrique toute seule et que je le veux bien, mais j’aime l’effort, la sueur. J’aime peiner et arrêter, j’aime les hauts et les bas. Je ne pourrais pas vivre une existence de loukoum, ni intellectuellement ni physiquement. J’aime courir et j’aime écrire comme j’aime courir.

LOT : Page 76, vous racontez comment vous choisissez vos futurs "négrisés". On reste étonnés d’une telle méthode. N’est ce pas habituellement le contraire qui prévaut ?

CS : Si. D’ailleurs c’est un peu de là que vient la semi légende du nègre qui serait un écrivain qui ne parvient pas à écrire ses œuvre et à qui un éditeur propose d’écrire celles des autres. Moi, il se trouve que ça ne s’est pas passé comme ça dès le départ. J’ai du prendre un mauvais pli mais qui correspond à mon caractère. J’ai rencontré des gens, des anonymes qui avaient vécu une épreuve sociale, psychologique particulière comme l’inceste, la prostitution, etc., et je suis allé les proposer à un éditeur. Donc, d’emblée, ça s’est passé dans l’autre sens.

LOT : Mais quand vous écrivez la bio de Claudia Schiffer ou de Lorie, c’est bien un éditeur qui vous le demande ?

CS : Non. Lorie justement c’est une jolie histoire. Ma fille, quand elle avait 11 ans, achetait tous les magazines qui parlaient de Lorie, et toutes les semaines elle me ramenait des nouvelles infos du genre "Lorie fait la cuisine", "Comment s’habille Lorie"… et, au bout d’un moment, je me suis dit : "Plutôt que d’avoir un magazine à acheter en permanence, faisons un guide complet de Lorie". J’ai contacté le père de Lorie en pensant qu’il y avait déjà plein d’éditeurs sur le coup et en fin de compte, il m’a dit que pas du tout, que j’étais la première et que pourquoi pas... Et voilà comme ça, on a eu Lorie tous les jours à la maison ! Pour Claudia Schiffer, c’est un concours de circonstances : Hachette devait faire ça dans l’urgence, ils ont contacté deux journalistes, une du "Monde" et moi. La 1ère n’a pas répondu assez vite et j’ai eu la bio…

LOT : Vous avez été entraînée dans bien des mondes, voire des inter mondes. En gardez-vous des nostalgies ou des blessures ?

CS : Des blessures ! Pour moi, la théorie selon laquelle se plonger dans la fange fait que l’on en ressort plus fort, je n’y crois pas. Les histoires accidentées m’ont blessée…

LOT : Entre les livres ou même pendant, votre vie n’est souvent que plaies et bosses, cuites et coutures…

CS : C’est tout à fait ça… Je ne suis jamais sortie indemne des livres que j’ai écris. Je me suis reconstruite. Il y a des gens qui sont casse-cou avec leur corps, moi c’était avec ma tête. Plus les épreuves étaient difficiles, plus ça m’intéressait. J’ai eu beaucoup plus – j’allais dire de plaisir – à écrire des bouquins sur des gens qui vivaient dans des inter mondes, comme vous dites, que sur des stars. Plus c’était douloureux, plus j’étais en empathie.

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LOT : Etre nègre, vous l’écrivez, rend comme une éponge qui absorbe et rejette ensuite. Cela renforce t-il la personnalité ou la réduit-elle ?

CS : Ce qui est positif, c’est qu’on se dessine a contrario. A vingt ans, j’avais l’impression d’être une grande page blanche. Je savais que je voulais écrire mais ce n’était pas très clair, et puis c’est comme si j’avais trempé mes doigts dans des pots de peinture de toutes les couleurs et que maintenant je peux faire un tableau. Je sais ce que je veux faire et j’avais vraiment besoin de ça. Les gens m’ont appris qui j’étais. Ils m’ont construite.

LOT : Evoquons, si vous le voulez bien, deux aspects qui n’apparaissent pas nettement dans votre livre : celui du style et de l’argent. Quand je parle de style, c’est celui que vous employez selon vos clients. On aurait aimé connaître vos techniques littéraires pour passer de l’un à l’autre…

CS : Je n’ai pas de technique particulière, de la même manière que je n’ai pas eu de plan de carrière. Simplement, je m’adapte facilement aux langages des autres.

LOT : Vous vous mettez donc instinctivement dans la peau d’un avocat comme d’une prostituée ?

CS : Oui. Ce que je fais souvent, c’est une première interview avec un magnétophone qui me donne la voix, les intonations, et ensuite, avant de me mettre à écrire, je branche le magnétophone qui me permet de relire mes notes avec la voix de l’autre dans la tête.

LOT : L’argent enfin. Quel est le système, et est-ce suffisamment rémunérateur pour occulter sa paternité ?

CS : En fait, moi j’ai un système qui consiste à prendre un pourcentage proportionnel à ce que le livre me doit. Si c’est un inconnu, il est évident que ma plume va compter autant que son histoire, et dans ce cas l’éditeur fera 50/50 pour le héros du livre et moi. Mais quand c’est pour une star, on tombe à un pourcentage de l’ordre de 1%... Pour tout dire, on gagne de rien à beaucoup. C’est du simple au centuple ou quasi. Mes livres se sont vendus de 5000 à 350 000 exemplaires.

LOT : Avez-vous rencontré des clients dont vous avez envié la vie ?

CS : Je n’ai jamais envié leur vie parce que j’aime la mienne. En revanche, j’ai envié leur candeur ou le fait qu’ils vivent hors du monde. Ce qui peut être fascinant ce sont ces gens qui vivent dans un monde de paillettes complètement à l’abri de la réalité.

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LOT : Le livre, comme une thérapie, marque t-il la fin définitive de Catherine Siguret nègre pour laisser place à l’auteure talentueuse de J’aimerais vous revoir qui vient de paraître chez Fleuve Noir ?

CS : J’espère… Nègre, je crois que je ne peux plus peut-être parce que j’aime moins les autres. Parce qu’il y a plein de choses auxquelles je ne crois plus. En fait, j’ai écrit ce livre pour ne plus oublier que j’ai dit "stop" après me l’être dit cinquante fois sans en tenir compte.

Propos recueillis par Cédric BRU

Enfin Nue ! Confessions d’un Nègre Littéraire. Intervista
J’aimerais Vous Revoir. Fleuve Noir