Délicieux. C’est incontestablement le mot qui vient à l’esprit à la fin d’une interview du célèbre couple britannique. Nicci Gerrard et Sean French se complètent aussi bien dans la vie que dans l’écriture. L’un est grand et sérieux comme un prof de fac, l’autre est petite et volubile. Pleins d’humour, ils dégagent une sympathie et témoignent d’une disponibilité pour le chroniqueur qui explique en grande partie le talent et l’authenticité de leurs thrillers. Nous les interrogions sur leur dernière parution. Entretien vérité.

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Les Obsédés Textuels : Je ne vous interrogerai pas sur votre technique d’écriture croisée car vous avez eu de nombreuses fois l’occasion de vous en expliquer et elle est bien détaillée sur votre site. En revanche, quel avantage concret y voyez-vous ?

Sean French : Une écriture croisée avec un pseudonyme est avant tout libératoire pour un écrivain. D’autre part, l’avantage et l’importance quand on écrit à deux, c’est de ne jamais perdre le fil de l’histoire. Quand on est seul, on peut se perdre. Ici, l’autre veille à cette cohérence et cela implique une grande discipline ne serait-ce que dans la crédibilité de l’intrigue. L’un est toujours le lecteur de l’autre.

Nicci Gerrard : Un des risques de l’écriture à quatre mains réside dans le fait que le style s’affadisse et étant conscient de ce danger, nous essayons d’aller dans une direction inverse, d’ajouter nos atouts propores et de produire toujours quelque chose de surprenant et, chaque fois c’est une aventure dans l’écriture. Ecrire ensemble, c’est regarder le monde ensemble et explorer ses propres peurs.

LOT : Vous dites que Nicci French est un 3ème auteur. Peut-on dire que vous avez crée un avatar parfait de vos deux talents ?

SF : Ce n’est pas exactement un composite, c’est vraiment une 3ème personne qui constitue la voix de Nicci French. La meilleure expérience serait de lire un livre de Sean, un autre de Nicci et enfin un Nicci French et l’on verrait que ce sont trois auteurs différents.

LOT : Que vous apporte votre formation de journaliste ?

SF : C’est un petit jeu entre nous parce que je pense que cela m’a apporté une discipline d’écriture alors que Nicci défend le contraire… (rires). Mais l’idée, c’est quand même qu’un journaliste écrit sur commande et a l’habitude que l’on passe derrière lui pour modifier son texte. Procédé que l’on retrouve dans l’écriture croisée et que le journalisme nous a apprit

NG. En ayant travaillé à L’Observer aux rubriques juridiques ou société, j’ai eu accès à de nombreuses informations sur les gens, sur la réalité. C’est une source d’inspiration essentielle pour écrire des thrillers.

LOT : Venons en enfin, avant de passer à votre dernier roman, à cette notion de thriller psychologique aujourd’hui employée à tout propos. Vous le qualifiez de "thriller intérieur" où sont mises en scène "les angoisses et les phobies". Ne trouve t-on pas ça dans l’essentiel de la littérature policière ? En fait, j’aimerais une définition précise du thriller psychologique dont vous figurez parmi les maîtres…

SF : Nous nous sommes engagés dans ce type de thrillers en réaction aux romans de pure détection comme chez Agatha Christie par exemple. Dans ces romans que nous lisions dans notre jeunesse, l’énigme est détachée de toute forme d’émotions, autant celles du policier que celles de la victime. Il y a également une coupure entre l’événement criminel et le contexte social qui n’est pas du tout considéré. Un crime est bien évidemment quelque chose qui produit un traumatisme et doit faire l’objet du récit et être en plus un symptôme du contexte social.

NG : Dans un roman de Nicci French, il y a bien sûr la préoccupation de savoir qui a commis le crime, mais la découverte principale réside dans la connaissance du personnage central. Il y a un parcours progressif de découverte du personnage qui amène aussi à se découvrir soi-même.

SF. C’est aussi pour nous un choix, car les grands thrillers sont des thrillers psychologiques si l’on prend Simenon par exemple qui porte un regard plus large sur la société...

LOT : Le thriller psychologique serait donc selon vous un mélange entre un thriller intérieur et un thriller social ?

NG : En effet, car l’idée de la normalité sociale qui unit les gens est une fiction commode mais le crime a pour effet de casser cette fiction est de révéler ce qui se cache derrière.

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LOT : Charlie n’est pas rentrée met, une fois de plus en scène, une femme. Patricia McDonald, qui également n’utilise que des héroïnes féminines, me confiait que cela sensibilisait davantage le public et que beaucoup de lecteurs de polar sont des femmes. Avez-vous le même point de vue ?

NG : Non, pas du tout, même si nous sommes conscients que la lecture est un phénomène de plus en plus féminin mais il ne s’agit pas de cibler un public et de prospérer dessus. En fait, ce choix d’héroïne féminine s’est fait pas hasard et nous avons continué car nous avons ont le sentiment que les grands changements existentiels adviennent surtout à des femmes.

SF : Avoir une femme au centre d’un thriller rend plus crédible le fait qu’il risque d’y avoir des événements plus menaçants qu’avec un homme. Nous voyons ça avec nos quatre enfants. Quand c’est notre fille de 19 ans qui décide de passer la journée à Londres, nous sommes beaucoup plus inquiets que si c’est notre garçon de 20 ans. C’est vieux comme le monde que les femmes seules soient l’objet d’attentions parfois hostiles !

LOT : On comprend que vos réponses sont très induites par le fait d’avoir des enfants.

SF : Certes. Dès lors, quand la vie privée influence la vie romanesque, on peut penser à L’Etranger de Camus et son rapport avec sa mère et plus récemment Cormac McCarthy avec La Route qui est un roman existentialiste sauf que le héros a un fils et que cela modifie complètement les données du roman.

LOT : Le début est presque irréel, écrit à la manière de la littérature fantastique. Ce qui frappe, c’est la vitesse. Le récit est d’une traite, sans chapitre, procédé littéraire rare et très original. Une autre des qualités de votre livre, c’est qu’il ne cède pas à cette mode devenue lassante des intrigues parallèles. Il y a juste quelques évocations de la vie personnelle de Nina Tout est concentré sur la recherche de Charlie. C’est une vraie course contre le temps…

SF : Cette absence d’intrigues secondaires est en effet voulue afin d’obtenir un thriller pur. On est dans la tension extrême et dépouillée.

NG. A côté de cette espèce de course contre la montre, il y a aussi la géographie, l’espace - une île - dans lequel se déroule l’intrigue qui se réduit de plus en plus.

LOT : Nina fait incontestablement le travail de la police qui semble parfois un peu passive. Pour vous, est-ce que ça veut dire que la force de la détermination et de l’amour vaut toutes les puissances publiques ?

SF/NG. Confrontées à une crise, beaucoup de personnes vont se laisser aller alors que d’autres, comme Nina ici, animée par son amour de mère, vont tout faire, remuer ciel et terre, pour sauver la personne qu’elles aiment. Et le sujet du livre est dans cette résolution extrême de prendre tout à bras le corps. Il y a aussi cette foi absolue de Nina dans l’idée de retrouver sa fille.

LOT : Pour finir, que ce soit en Grande Bretagne, en France ou en Belgique, les disparitions et les rapts d’enfants se multiplient. Que vous inspirent ces faits ?

SF. C’est vrai que c’est très présent dans les médias, d’une manière presque obsessionnelle d’ailleurs, mais je ne suis pas sûr qu’il y en ait autant que ça. On pourrait presque soutenir le contraire car jamais les enfants n'ont étés autant en sécurité et protégés qu’aujourd’hui. Dans le passé, il y avait des choses terribles qui se passaient mais simplement l’on n’y prêtait pas attention.

Propos recueillis par Cédric BRU
Merci à Christian Fournier pour la traduction

Charlie n’est pas rentrée. Fleuve Noir
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