Jeff Abbott a 45 ans et en paraît 10 de moins. Grand et plus mince que le laissent penser les photos proposées à la presse. On se retrouve face à une sorte de grand adolescent bien élevé et courtois qui vient de passer une partie de l’après midi de promo de son troisième livre paru en France avec son traducteur qui nous assistera dans cette interview. Au fil de celle-ci, nous découvrirons un auteur très averti, non seulement des ficelles du genre mais aussi du marketing qui préside à son fonctionnement.

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Les Obsédés Textuels : Le polar est un genre où il est difficile de se faire une place. En avez-vous conscience quand vous débutez l’écriture d’un nouveau roman ?

Jeff Abbott : Oui, j’en suis conscient. Il y a beaucoup d’auteurs qui font des choses très bien et l’on ne peut pas être sur le même créneau et justement quand je conçois une nouvelle situation dramatique, je me demande toujours quelle nouvelle perspective je peux donner et inventer.

LOT : Quelles sont vos références dans le genre ?

JA : John D. McDonald, Patricia Highsmith car même si ce que j’écris est très différent, j’aime la finesse des caractères de ses personnages. Eric Ambler, Harlan Coben et Lee Child également.

LOT : On en vient toujours à cette question de « famille » des auteurs policiers. Y a t-il aux Etats-Unis comme en France une proximité entre les auteurs de polar ?

JA : Absolument. Il y a beaucoup de conférences où nous nous retrouvons. En fin de compte, c’est un petit monde et même s’il y a beaucoup de lecteurs, nous ne sommes pas tant que ça…

LOT : Vous avez des amis parmi les auteurs ?

JA : Harlan (Coben) avec lequel je suis ami depuis de nombreuses années et qui m’a toujours beaucoup encouragé. Laura Lippman qui n’est pas encore très connue chez vous mais qui devrait rapidement le devenir, et aussi Lee Child à un degré moindre.

LOT : Venons à Faux-Semblants. C’est votre troisième roman traduit en France et ici votre style semble plaire de plus en plus. Sans mettre à mal votre modestie, comment l’expliquez-vous ?

JA : Je ne sais pas… (rires). Je travaille pour qu’il y ait un bon rythme, que ce ne soit pas trop difficile à lire. J’essaie aussi que le lecteur ait de la sympathie et puisse s’identifier avec les personnages autant les gentils que les méchants d’ailleurs.

LOT : En plus de ce que vous dites et auquel nous souscrivons volontiers, nous avons une autre explication à votre succès. En effet, aujourd’hui le thriller fonctionne sur quelques registres très forts : la disparition comme chez Harlan Coben, le serial killer comme chez Thomas Harris, le psychologique ou les secrets de famille… Vous avez l’art de savoir mélanger tous ces thèmes pour construire vos intrigues et dans Faux Semblants on trouve tous ces ingrédients. Vous avez sûrement réfléchi à cette alchimie ?

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JA : Oui et non, car si vous prenez mes deux précédents romans traduits en France : Trauma et Panique, on est dans des ambiances encore différentes. Il se trouve que dans celui-ci, j’ai voulu entraîner mon héros dans une histoire qui est censée le dépasser par sa complexité mais qu’il va résoudre à la surprise de tout le monde.

LOT : On trouve dans ce roman, en dehors de la gravité propre à l’intrigue, des aspects drolatiques et des personnages pittoresques, en particulier son héros Whit Mosley, juge de paix novice, qui rappelle les ambiances décalées de Donald Westlake, d’Ellmore Leonard ou encore d’un auteur un peu oublié : Jonathan Latimer…

JA : En fait, on trouve tous ces personnages hauts en couleur parce que l’histoire se passe sur une cote (Port Leo) et que beaucoup de gens portent des masques, jouent un rôle ou comme Jabez Jones jouent les faux prophètes.

LOT : Oui, tous les personnages, d’une manière ou d’une autre, mentent, ont des secrets bien gardés…

JA : Ce qui est intéressant ce sont les conséquences, car quand ces mensonges sont exposés, tout leur explose à la figure littéralement et tout réside dans la manière dont ils réagissent.

LOT : C'est la politique et le jeu des élections qui créent le mensonge…

JA : Tout à fait, car il y a un conflit entre la politique et la justice dans ce livre. Beaucoup de personnages agissent en fonction de la politique et Whit lui veut agir en fonction de la justice, et c’est plus difficile.

LOT : C’est vrai qu’en France, on n’envisagerait pas qu’un juge fasse campagne pour être élu…

JA : Oui, le système incontestablement devrait changer aux Etats-Unis.

LOT : Autre chose, ne pensez-vous pas que le premier personnage de votre roman c’est le sexe à travers le cinéma porno qui sert en partie de support à l’intrigue, et n’est ce pas trop « osé » pour le public américain ?

JA : (rires) Pour ma mère si ! Je cherchais un scandale qui pouvait nuire à un politicien et qui venait de son propre fils. Alors le choix est réduit : le meurtre ou la pornographie.

LOT : C’est l’arme fatale en politique le sexe aux US…

JA : Vous avez remarqué, n’est ce pas (rires)…

LOT : Un mot sur votre style très percutant nourri de formules savoureuses…

JA : Merci beaucoup. Certaines de ces formules viennent souvent de personnages secondaires que mes lecteurs me demandent de ne pas abandonner peut-être pour leur humour justement.

LOT : La fin de Faux-Semblants est très cinématographique. Avez-vous eu des propositions pour le cinéma ?

JA : Pas pour celui-ci pour l’instant, mais pour Panique oui, les frères Weinstein ont acheté les droits et le prochain roman à paraître, Collision, est en discussion avec la Fox.

LOT : Merci Jeff, on est donc impatient de vous lire et de découvrir ces adaptations au cinéma.

JA : Je vous en prie. Ravi de cette interview intéressante et amitiés à Harlan. (Nous le voyions trois jours plus tard…)

Propos recueillis par Cédric Bru.
Merci à Simon Baril pour la traduction.

Faux-Semblants Le Cherche Midi