photoJay McInerney n’a pas tenu ses engagements !

Et il a bien fait…

En abandonnant puis en transcendant ses résolutions littéraires, il vient d’écrire le grand roman new-yorkais de ce début de siècle.

Retour en arrière. Après l’effondrement tragique des Twin Towers, Jay McInerney déclare : « Le sujet de mes livres a disparu le 11 septembre »

Sainte colère citoyenne ou coup de blues littéraire ? Sûrement un peu des deux…

En effet, quel américain n’a pas vécu avec effroi le drame terroriste. Mais en même temps, à titre plus personnel, Jay McInerney traverse une mauvaise passe créatrice et se trouve nettement largué par son ami et rival de toujours, Bret Easton Ellis qui avec Glamorama et Lunar Park a mis tout le monde d’accord en lorgnant tout en maestria et vision du côté de Ballard et de Stephen King.

Jay, quant à lui, a patiné avec un médiocre Glamour Attitude et La Fin de Tout, tout juste honnête recueil de nouvelles hétérogènes.

Celui qui avec Journal d’un Oiseau de Nuit et Trente ans et des Poussières créa cette nouvelle littérature désabusée et toxique du début des années 80 semblait n’être devenu que l’ombre de lui-même, incapable de dépasser sa propre biographie.

Mais quelqu’un qui, jeune homme, remit Raymond Carver sur le chemin de la page blanche ne pouvait baisser pavillon et se contenter de n’être à terme que le comparse caricaturé d’un Ellis illustrissime et adulé.

Jay McInerney décida, après le cataclysme du 11 septembre qui lui donnait – opportunisme d’écrivain – une matière romanesque inespérée autant qu’inouïe, de redonner vie aux personnages de Trente Ans et des Poussières.

Ne pas manipuler les soubresauts guerriers d’un monde insupportable et allier dans un roman crépusculaire la comédie sociale qui l’avait fait roi et la tombée des masques face à l’adversité et à la fin des illusions devenaient dès lors l’enjeu du grand livre à écrire.

On retrouve ainsi dans La Belle Vie près de quinze ans plus tard, ces rois de New York que furent Corrine et Russell Calloway que l’on avait laissé dans un tourbillon d’amour de gloire et de beauté juste ombré par la perte de leur ami, âme sombre et suicidaire, Jeff Pierce, sorte de contre point sarcastique à leur optimisme carnassier.

Les années ont passé et les dieux Fric, Sexe et Cocaïne avec. Désormais, Russell et ses semblables prennent des distances avec le travail, arrêtent de boire et mettent leur énergie à jouer les grands chefs à la française dans des cuisines high tech.

Certes, le paraître a toujours sa place mais insidieusement le doute et la mélancolie gagnent. " J’ai besoin de sentiments… Qu’est-il donc arrivé aux sentiments ? " déclare Corrine.

Et c’est là où Jay McInerney est grand et qu’il va, le temps de ce bouleversant roman, nous prendre au cœur et à la gorge. Quatorze ans plus tôt, la mort de Jeff avait ouvert la porte au gout amer et redouté de la détresse et de la culpabilité. Le fracas du 11 septembre va constituer le déclencheur de la réévaluation de toutes ces vies.

Chacun, par le talent incomparable de ce grand écrivain retrouvé, va vivre une sorte de parenthèse impossible, de rêve inaccessible, enfoui mais tellement désiré. Le drame, soudain, fera tout passer au second plan et imposera sa vérité nue : rien ne vaut qui ne soit éprouvé par l’impérieuse nécessité de vivre et de s’aimer !

Après la catastrophe qui les surprend lors d’un diner mondain où les hommes s’attachent encore à brocarder le petit monde de l’édition et les femmes à ressasser que 35 ans correspond « aux deux dernières minutes du match », Corrine devient bénévole à Ground Zero où elle rencontre Luke, ex petit génie de la finance qui se laisse petit à petit couler, regardant tristement sa femme poursuivre un chemin de Barbie inconséquente et infidèle.

Leurs solitudes intérieures et fraternelles les rapprochent. La catastrophe leur donne la sublime illusion qu’on peut vivre deux fois. Un amour naît après les bombes, aussi fulgurant, échevelé que précaire.

Mais forcément, la vie réelle, celle qui n’est pas belle, celle qui les aura à jamais déçus et blessés les rattrapera.
Mariages, enfants jobs et apparences doivent, une fois encore, avoir le dernier mot...

Resteront, après le passage du Mal, ces moments suspendus, cette solidarité sacrée et pionnière dans le désastre, cet amour fou, ces regrets éternels et ces jolies blessures qui ressemblent à des sourires figés.

Jay McInerney retrouve dans La Belle Vie les accents de l’émotion farouche de ses plus grands moments. Chantre des vies houleuses et des destins fragiles, il ajoute à sa palette la compassion pour la misère hautaine de sa génération.
Cédric BRU