photoLa vie d’un journal est un roman…

Christophe Quillien l’a bien compris en s’emparant de l’histoire de Rock & Folk à l’occasion de son 40ème anniversaire.

Rarement dans la presse spécialisée et même la presse française tout court, un titre aura été aussi séminal, aussi novateur et aussi durable !

Son fondateur, Philippe Kœchlin, aujourd’hui disparu, n’annonça-t-il pas comme un exorcisme « "Rock & Folk" sera toujours là en 2020 !». Force est de constater qu’il s’approche du compte.

Le paradoxe de ce magazine de rock est qu’il fut crée par des amateurs… de jazz. A l’initiative donc de Philippe Koechlin, journaliste à Jazz Hot, qui bouillait de parler de ce rock encore lointain, la rédaction contre l’humeur de l’actionnaire tenta le pari d’un hors série sur les nouvelles musiques rythmées avec Bob Dylan en couverture.

Ce qui ne devait être qu’un dossier de circonstance s’avéra un succès inattendu. Encouragés par le courrier des lecteurs, qui restera durant 40 ans le baromètre du journal, les conjurés prolongèrent l’expérience donnant ainsi naissance à la presse rock française par un numéro 1 qui affichait un Michel Polnareff boudeur et un sommaire très tendance (Beatles, Small Faces, Otis Redding…).

Comme en beaucoup de choses dès qu’il s’agit d’être en phase avec son époque, la France était sur ce sujet en retard sur les pays anglo-saxons qui, l’Angleterre en particulier, se faisait largement fait écho à cette nouvelle musique porteuse de nouveaux idéaux.

Des titres comme le Melody Maker ou le New Musical Express commentaient déjà le nouveau phénomène que leurs artistes portaient déjà très haut depuis plusieurs années. Aux Beatles, Stones, Animals ou justement Dylan, nous n’avions ici guère à opposer que Les Chaussettes Noires, Johnny ou… Georges Brassens !

Il faut sûrement toujours un mal pour un bien. La carence de matière locale s’ajoutant aux rares passages des artistes anglo-saxons dans nos contrées conduisirent d’une certaine manière les rédacteurs du Rock & Folk naissant à trouver dans le style et dans la mythologie ce qui manquait cruellement à la jeunesse française de 1966 : la rock’n’roll attitude !

Philippe Kœchlin amorça la pompe, inventa un débat encore balbutiant, initia les premières mini polémiques rock (j’aime/j’aime pas) mais quelques temps plus tard, il allait être rejoint par celui qui changea tout et créa le style Rock & Folk : Philippe Paringaux.

A eux deux, ils surent créer une formule unique et gagnante où s’harmonisait la bonhomie bienveillante de Kœchlin et l’exigence esthétique de Paringaux au service d’une littérature nouvelle, chambre d’écho de la contre culture en marche.

Dès lors, le compte rendu devenait aussi, voire plus important, que l’événement lui-même, l’appétence devenant le maître mot.

Le lecteur des années 70, intoxiqué de rock, devait toujours avoir l’impression que les rédacteurs de son mensuel favori écrivaient pour lui et ses quelques copains rangés derrière la même cause qu’ils habitent Juvisy ou Fumel, Pte d’Italie ou Charleroi.

Ainsi, dans l’excellence et l’émulation entretenue à couteaux tirés s’établit un journal singulier où des poètes accrédités lançaient des manifestes en forme de fulgurances symbolistes (Adrien, Alessandrini, Bayon…) ou des pigistes partis aux States (Dister, Garnier, Chalumeau…) consacraient de longs articles aux tribus hippies, aux grands espaces ou aux vieux bluesmen, ou de jeunes spadassins s’écrivaient des destins romanesques à la fréquentation de stars pailletées et toxiques (Ducray, Dahan, Manœuvre…) et où de futures stars télé rodaient leurs avenirs médiatiques (Ardisson, Zéro…).

Rock & Folk sut vaincre toutes les concurrences (Best, Extra, Actuel…), imposa un style et enfanta les rock critiques français.

Mais après l’ère du succès et les chiffres flatteurs des 70’s vint celui du désert et des abonnés absents des 80’s. La nouvelle direction fit appel au début des années 90 à Philippe Manœuvre, parti entre temps explorer d’autres pistes, pour reprendre les rênes.

Hésitant au début, il plongea dans l’arène comme son vieux copain Mick Jagger dans une énième tournée des Stones. Rendons à Phil Man, en dépit de ses lunes proverbiales, de n’avoir jamais rendu les armes, d’avoir préservé la force de l’écriture (Eudeline, Despentes…) et d’avoir, par une sorte d’ébouriffante pratique de la méthode Coué, contribué au renouveau du rock. La fonction crée l’organe…

Le livre, en dépit d’une maquette peu flatteuse, restitue à merveille, grâce au superbe travail de recherche et d’objectivité de l’auteur, ces 40 années de créativité, de luttes de pouvoir, de parti pris et de commentaires définitifs avec ses changements d’équipe et de sensibilité.

Pour nous qui y collaborâmes sous deux règnes (celui de Paringaux et celui de Manœuvre), c’est avec bonheur que nous retrouvons l’ambiance monacale et hostile de la rue Chaptal, où pour rendre son article, on accédait à une petite pièce où l’on remettait le travail à Jacques Colin sous l’œil goguenard de Kœchlin et celui quasi indifférent de Paringaux.

Philippe Manœuvre, quant à lui, dans son lointain Clichy tempêtait à souhait contre les maisons de disques et, entouré de sa garde rapproché (Palmer, Tannières, Aoudi…), prolongeait l’avenir du rock. Chacun à leur manière, et tout compte fait, sans trop de sang (d’encre…) sur les mains, ont rempli leur mission.

On a toujours prédit la mort du rock depuis la fin des 60’s. Pourtant, le diable tient encore debout et ses commentateurs rêvent toujours d’en écrire les exploits dans une bible colorée et déviante publiée le 15 de chaque mois.

Keep on rocking…
Cédric BRU