Les Obsédés Textuels

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Evénements & Biographies Malades

Même si nous abandonnons le roman et les documents purement historiques, nous ne renonçons pas pour autant à mettre en avant les ouvrages traitant des périodes noires, glauques et anxiogènes de l'histoire du monde.

De même, nous serons attentifs aux biographies de personnages atypiques, décalés et controversés.

Ce sont ces événements et ces personnages que nous qualifions de malades

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Monstres et Monstruosités de Laurent Lemire. Perrin

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Evénements et Biographies Malades

Lus récemment

simonnot.jpg La Nuit pour Adresse de Maud Simonnot. Gallimard
Dans les années 1920, Paris était la capitale des arts et Montparnasse son épicentre. C’est dans ce quartier parsemés de lieux de plaisir (night clubs, bars, brasseries…) qu’élurent domicile nombre d’expatriés anglo-saxons (Ernest Hemingway, James Joyce, Nancy Cunard, Ezra Pound…), fous de littérature, engoncés dans leurs pays d’origine et aspirant à la vie de bohème. Robert McAlmon fut une des figures marquantes de ce contingent. Sylvia Beach disait de lui qu’il était le centre de Montparnasse. Maud Simonnot livre ici une biographie passionnante, documentée, riche en détails même si, à la fin, le mystère McAlmon, homme insaisissable, reste entier. Moins connu que ses compatriotes dont il était pourtant souvent le mentor et l’éditeur, McAlmon avait un credo "Tout sauf l’ennui" ce qui se traduisit par une vie placée sous le signe du plaisir (voyages incessants, vie nocturne, bisexualité, alcool en permanence et littérature). Éditeur qu’on qualifierait aujourd’hui d’underground, il publia dans sa revue Contact beaucoup de ce que Montparnasse comptait de célébrités américaines (Gertrude Stein, Djuna Barnes, William Carlos Williams…) Pour ses compatriotes, il cumulait deux qualités essentielles qui faisaient oublier les défauts qui l’accablaient quand il était sous l’empire de l’alcool : il publiait et il était riche (grâce à un mariage arrangé avec une fortune anglaise). Les dégénérés de Paris auxquels il apporta un soutien financier constituèrent ce qui devint la bande de McAlmon, cortège de noceurs sans limite. Sa vie (naufragé, improductif et aigri a-t-on pu lire) fut toutefois perpétuellement assombrie par ses échecs éditoriaux et littéraires (peu respectaient ses écrits à leur juste valeur) et une mélancolie sourde entretenue par les multiples excès. Il mourut à soixante ans oublié, seul et rompu.

guarnieri2.jpg Le Sosie d'Adolf Hitler de Luigi Guarnieri. Actes Sud
Depuis une trentaine d’années, la mode du roman historique mêlant habilement fiction et réalité n’en finit pas. Elle offre aux auteurs qui en jouent l’opportunité de réécrire certains grands événements ou d’en inventer de nouveau. Beaucoup même en ont fait leur marque de fabrique (Philip Kerr, Jean D’Aillon…) C’est à ce jeu si excitant que se livre dans Le Sosie d’Adolf Hitler Luigi Guarnieri subtil écrivain italien dont le premier roman La Double Vie de Vermeer (2006) empruntait déjà ce procédé. Ici, c’est à la recherche de faux Adolf Hitler que l’on part. Un agent de la CIA remonte durant quinze ans la piste d’un sosie du Führer mettant à jour vingt ans d’histoire horribles débutant dans les ruines de Berlin jusqu’aux terribles internements au goulag. On apprend (vrai ou faux ?) que devant la défaite inéluctable, l’opération Bis et le programme Janus – consistant à "dresser des sosies" avaient été mis sur pied pour faciliter la fuite d’Hitler et faire croire à sa mort dans le bunker le 30 avril 1945. Cette idée courut tant qu’après la guerre des centaines de "faux Hitler" se manifestèrent de manière plus ou moins fantaisistes. Guarnieri, à la manière d’un Philip Kerr avec son célèbre Bernie Gunther, nous subjugue par une enquête passionnante et mortifère. Il nous plonge dans la dernière retraite d’Hitler où, totalement ravagé, le dictateur déchu dirige une armée de fantômes et vit dans une peur et un stress permanents. On parcourt avec les fuyards (Bormann, Stumpfegger, Axmann…) un Berlin spectral et dévasté. Enfin, on découvre, atterré d’horreur, la vie d’un pauvre homme (tenu pour Hitler par les russes) dans l’enfer de la Kolyma. Au final, on reste pantois devant l’accumulation des faits – il faudra attendre la fin pour séparer le vrai du faux ! - et leurs imbrications narratives. On est aussi porté par l’écriture précise et foisonnante de l’auteur qui n’est pas sans rappeler, et ce n’est pas rien, celle des Bienveillantes de Jonathan Littell.

cointet2.jpeg Les Hommes de Vichy de Jean-Paul Cointet. Perrin
Jean Paul Cointet à qui l’on doit, entre-autres, une superbe Histoire de Vichy et le brillantissime Hitler et la France qui précisait la place que la France "sorte de Grande Suisse dévolue au tourisme et aux produits de luxe" revêtait pour Hitler, propose ici Les Homme de Vichy. On croit bien connaître – considérant l’importance de la littérature sur le sujet – cette période et ses protagonistes. Lourde erreur car exceptés Pétain, Laval, Darlan et dans une moindre mesure Darnand et Déat, que sait-on réellement de ces hommes qui constituèrent un gouvernement, des cabinets et prirent des décisions capitales pour la France reclus dans un hôtel de luxe pour curistes cacochymes ? A vrai dire – et c’est tout l’intérêt du livre – peu de choses. Se retrouvèrent à Vichy dans ce qui devint vite le camp Pétain et le camp Laval des hommes venus d’horizons les plus variés aux formations allant de Normale Sup à Polytechnique (les ENA de l’époque...) au simple bachot. Brillants pour la plupart, les hommes de Vichy ne constituaient pas un tout et n’étaient pas guidés par les mêmes ambitions même si ils croyaient en une légitimité nouvelle dégagée du parlementarisme. Cointet pointe les différentes familles parmi cet aréopage hétéroclite. Des doctrinaires aux conseillers du Prince en passant par les croisés de l’Europe Nouvelle. On découvre des noms oubliés comme Marion, Romier, Du Moulin de La Barthète, Valentin… Ou des plus connus comme Darnand, Pucheu et… Mitterrand (francisque 2202 sur 2600 attribuées) Chacun œuvrait dans les ministères hôtels satellites entourant le vaisseau amiral où résidait le premier cercle avec cette illusion du pouvoir savamment entretenu par la propagande. Au final, très peu furent fortement inquiétés et beaucoup moururent dans leur lit. On reconnut que la plupart n’avait pas commis l’irréparable mais participèrent comme le dit l’auteur concernant Darnand à "un régime qui promettait un relèvement national et s’effondrait dans le déshonneur".

JCL2.jpg Jean-Edern Hallier, l'Idiot Insaisissable de Jean-Claude Lamy. Albin Michel
Vingt ans après sa mort, que reste-t-il de Jean-Edern Hallier, cet énergumène des lettres françaises post soixante-huitardes ? A vrai dire, et en dépit du remarquable travail de Jean Claude Lamy que nous avions rencontré pour sa biographie de Bernard Buffet et qui témoigne de l’agitation sans bornes du "Celte borgne", pas grand-chose ! Une sorte de champ de ruines encore fumant d’obsessions, de mensonges, de frustrations et de mauvais traitements. Don DeLillo a écrit que "Le talent est plus érotique quand il est gâché". Comme écrit pour Hallier ! Jean Claude Lamy, grand reporter à France Soir qui connut de près Jean-Edern reprend ses aventures chacune née d’une défaite, d’une spoliation, d’un manque, d’une persécution imaginaire devenu réelle… Le biographe écrit "Être à la fois un écrivain de race et un aventurier de haut vol, c’est l’ambition de Jean-Edern Hallier qui, pour s’arracher à ses désespoirs quotidiens se lance à cœur perdu dans des histoires insolites" S’inscrire dans la tradition de l’écrivain d’action après Hugo, Lamartine et Malraux et avant BHL ! Écrite page 465, cette phrase aurait pu faire figure de présentation. Tout comme celle de Jean-François Kahn, un temps condisciple de JEH : "A quinze ans c’était un petit génie. Il n’a pas évolué après" On le sait tout vient de l’enfance. Pour JEH, c’est la perte d’un œil qui lui donnera du nez. Repérer les pigeons, accuser les fripons, dénoncer les magouilles en fignolant les siennes tel était son talent. Démoli par l’alcool et la cocaïne, la vie de JEH sera un long chemin de croix, un Évangile du Fou dictée par de pathétiques bravades et de réels chagrins. Tel un enfant, Hallier ne supportait pas que l’on ne cède pas à ses caprices.(lire la suite...)

Figures_Mal.jpg Figures du Mal dirigé par Victor Battaggion. Perrin/Sonatine
Déjà associés "pour le meilleur et pour le pire" (Criminels, Justiciers), les éditions Perrin et Sonatine, l’une spécialisée dans l’Historique, l’autre versée dans le Crime s’unissent à nouveau pour nous livrer ce remarquable essai. Figures du Mal reprend la formule du catalogue utilisée dans les précédentes collaborations et tente l’audacieux pari de recenser vingt et un monstres - au travers d'histoires vraies - tous proches de la figure du Mal. Les contributeurs rassemblés sous la direction de Victor Battagion s’en sont tenus aux figures purement historiques même si un Landru ou un Charles Manson ont acquis le statut de personnage historique uniquement par l’imposante et ignoble stature de leurs méfaits. Traité chronologiquement ces figures du mal commencent à Rome où, on le sait, tous les chemins – même les plus fangeux – mènent. Caligula et Néron ouvrent les hostilités et révèle des faces de leur médailles que l’on ignorait. Le Moyen Age s’en suit trainant ans son sillage les affreux Gilles de Rais ou Vlad l’Empaleur, un peu de Renaissance avec les Borgia et nous voilà très vite dans l’ère moderne et ses dictateurs fous ou leurs séides : Mao, Heydrich, Pol Pot ou Idi Amin Dada. Force est de préciser qu’une distinction aussi cynique soit elle est à apporter. En effet, nous avons les tueurs de masse engagés dans un processus historique – aussi meurtrier soit-il – qui tuent parce que c’est la guerre (Ivan le Terrible, Mao, Hussein…) ! et, parallèlement, les assassins par plaisir, par conviction ou par nécessité personnelle (La Voisin, Nikolaï Iegov ou Ben Laden…) Par définition, cette galerie de scélérats, ne peut bénéficier de la moindre circonstance atténuante. Tous ont choisi la mort… des autres ! Certains sont même honteusement morts dans leur lit (Amin Dada, Pol Pot…) Parmi cet hideux inventaire, nous avons retenu une femme (comme quoi..) frénétique dans l’assassinat qu’elle ordonne ou commet, hystérisée par la torture qu’elle inflige, rendue à l’état animal quand elle prolonge sans fin d'invraisemblables calvaires. Cette femme, c’est la hongroise du 17e siècle Elisabeth Bathory que les auteurs ont surnommée "l’Esthéticienne des Carpates". C’est faire beaucoup d’honneur à ses gestes odieux.

Le_Guern.jpg Beigbeder, L'Incorrigible de Arnaud Le Guern. Editions Prisma
Écrire sur Frédéric Beigbeder est plus compliqué qu’il n’y paraît. Faut-il brosser le portrait d’un enfant du siècle né avec une cuillère en argent dans la bouche ? Faut-il faire la critique d’une dizaine de livres indexés sur des modes éphémères ? Ou, enfin, faut-il tenter de donner de la consistance à un auteur qui passe son temps à calibrer la légèreté. Pour nous, qui eûmes la joie de fêter en 2010 les 5 ans des Obsédés Textuels par une soirée intitulée « Beigbeder en Vrai », où l’auteur se révéla un invité délicieux, le béarnais est essentiellement victime d’une forme de modestie bien élevée. Arnaud Le Guern se tire pas mal de l’exercice en ouvrant son essai par « Ceci n’est pas une biographie de Frédéric Beigbeder ». En effet, il nous explique que rendre important la vie de l’histrion des lettres françaises n’était pas forcément bien vu. Alors, Le Guern, qui manifestement regrette de ne pas avoir été un ami proche du prophète (religion Caca’s club et whisky coco) et qui se serait bien vu en Simon Liberati, revient sur toutes les étapes (pub, critique, cinéma, édition...) et les moments importants qui ont jalonné la vie du fêtard sur doué. Arnaud le Guern bâtit son texte comme un roman beigbederien, mêle fiction, semi fiction (le mieux !) et réalité. Il revient sur les périodes essentielles de la vie du Cyrano du Flore et dévoile une sorte d’hyperactivité qui bat en brèche les préjugés sur le bonhomme. Les entretiens vrais-faux ne nous avance guère car Frédéric Beigbeder est modeste et donc parle beaucoup mieux des livres et des auteurs qu’il aime (Bret Easton Ellis et Jay McInerney devraient lui payer des royalties) que de son propre travail. Nous qui tenons Un Roman Français pour un des roman personnels majeurs de ces dernières années, regrettons que Le Guern n’est pas approfondi son travail sur l’œuvre du patron de Lui. On passe néanmoins un très bon moment avec ces deux lascars. Frédo est et sera comme Jean Do : un grand écrivain facultatif.