Les Obsédés Textuels

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Evénements et Biographies Malades

Lus récemment

cointet2.jpeg Les Hommes de Vichy de Jean-Paul Cointet. Perrin
Jean Paul Cointet à qui l’on doit, entre-autres, une superbe Histoire de Vichy et le brillantissime Hitler et la France qui précisait la place que la France "sorte de Grande Suisse dévolue au tourisme et aux produits de luxe" revêtait pour Hitler, propose ici Les Homme de Vichy. On croit bien connaître – considérant l’importance de la littérature sur le sujet – cette période et ses protagonistes. Lourde erreur car exceptés Pétain, Laval, Darlan et dans une moindre mesure Darnand et Déat, que sait-on réellement de ces hommes qui constituèrent un gouvernement, des cabinets et prirent des décisions capitales pour la France reclus dans un hôtel de luxe pour curistes cacochymes ? A vrai dire – et c’est tout l’intérêt du livre – peu de choses. Se retrouvèrent à Vichy dans ce qui devint vite le camp Pétain et le camp Laval des hommes venus d’horizons les plus variés aux formations allant de Normale Sup à Polytechnique (les ENA de l’époque...) au simple bachot. Brillants pour la plupart, les hommes de Vichy ne constituaient pas un tout et n’étaient pas guidés par les mêmes ambitions même si ils croyaient en une légitimité nouvelle dégagée du parlementarisme. Cointet pointe les différentes familles parmi cet aréopage hétéroclite. Des doctrinaires aux conseillers du Prince en passant par les croisés de l’Europe Nouvelle. On découvre des noms oubliés comme Marion, Romier, Du Moulin de La Barthète, Valentin… Ou des plus connus comme Darnand, Pucheu et… Mitterrand (francisque 2202 sur 2600 attribuées) Chacun œuvrait dans les ministères hôtels satellites entourant le vaisseau amiral où résidait le premier cercle avec cette illusion du pouvoir savamment entretenu par la propagande. Au final, très peu furent fortement inquiétés et beaucoup moururent dans leur lit. On reconnut que la plupart n’avait pas commis l’irréparable mais participèrent comme le dit l’auteur concernant Darnand à "un régime qui promettait un relèvement national et s’effondrait dans le déshonneur".

JCL2.jpg Jean-Edern Hallier, l'Idiot Insaisissable de Jean-Claude Lamy. Albin Michel
Vingt ans après sa mort, que reste-t-il de Jean-Edern Hallier, cet énergumène des lettres françaises post soixante-huitardes ? A vrai dire, et en dépit du remarquable travail de Jean Claude Lamy que nous avions rencontré pour sa biographie de Bernard Buffet et qui témoigne de l’agitation sans bornes du "Celte borgne", pas grand-chose ! Une sorte de champ de ruines encore fumant d’obsessions, de mensonges, de frustrations et de mauvais traitements. Don DeLillo a écrit que "Le talent est plus érotique quand il est gâché". Comme écrit pour Hallier ! Jean Claude Lamy, grand reporter à France Soir qui connut de près Jean-Edern reprend ses aventures chacune née d’une défaite, d’une spoliation, d’un manque, d’une persécution imaginaire devenu réelle… Le biographe écrit "Être à la fois un écrivain de race et un aventurier de haut vol, c’est l’ambition de Jean-Edern Hallier qui, pour s’arracher à ses désespoirs quotidiens se lance à cœur perdu dans des histoires insolites" S’inscrire dans la tradition de l’écrivain d’action après Hugo, Lamartine et Malraux et avant BHL ! Écrite page 465, cette phrase aurait pu faire figure de présentation. Tout comme celle de Jean-François Kahn, un temps condisciple de JEH : "A quinze ans c’était un petit génie. Il n’a pas évolué après" On le sait tout vient de l’enfance. Pour JEH, c’est la perte d’un œil qui lui donnera du nez. Repérer les pigeons, accuser les fripons, dénoncer les magouilles en fignolant les siennes tel était son talent. Démoli par l’alcool et la cocaïne, la vie de JEH sera un long chemin de croix, un Évangile du Fou dictée par de pathétiques bravades et de réels chagrins. Tel un enfant, Hallier ne supportait pas que l’on ne cède pas à ses caprices.(lire la suite...)

Figures_Mal.jpg Figures du Mal dirigé par Victor Battaggion. Perrin/Sonatine
Déjà associés "pour le meilleur et pour le pire" (Criminels, Justiciers), les éditions Perrin et Sonatine, l’une spécialisée dans l’Historique, l’autre versée dans le Crime s’unissent à nouveau pour nous livrer ce remarquable essai. Figures du Mal reprend la formule du catalogue utilisée dans les précédentes collaborations et tente l’audacieux pari de recenser vingt et un monstres - au travers d'histoires vraies - tous proches de la figure du Mal. Les contributeurs rassemblés sous la direction de Victor Battagion s’en sont tenus aux figures purement historiques même si un Landru ou un Charles Manson ont acquis le statut de personnage historique uniquement par l’imposante et ignoble stature de leurs méfaits. Traité chronologiquement ces figures du mal commencent à Rome où, on le sait, tous les chemins – même les plus fangeux – mènent. Caligula et Néron ouvrent les hostilités et révèle des faces de leur médailles que l’on ignorait. Le Moyen Age s’en suit trainant ans son sillage les affreux Gilles de Rais ou Vlad l’Empaleur, un peu de Renaissance avec les Borgia et nous voilà très vite dans l’ère moderne et ses dictateurs fous ou leurs séides : Mao, Heydrich, Pol Pot ou Idi Amin Dada. Force est de préciser qu’une distinction aussi cynique soit elle est à apporter. En effet, nous avons les tueurs de masse engagés dans un processus historique – aussi meurtrier soit-il – qui tuent parce que c’est la guerre (Ivan le Terrible, Mao, Hussein…) ! et, parallèlement, les assassins par plaisir, par conviction ou par nécessité personnelle (La Voisin, Nikolaï Iegov ou Ben Laden…) Par définition, cette galerie de scélérats, ne peut bénéficier de la moindre circonstance atténuante. Tous ont choisi la mort… des autres ! Certains sont même honteusement morts dans leur lit (Amin Dada, Pol Pot…) Parmi cet hideux inventaire, nous avons retenu une femme (comme quoi..) frénétique dans l’assassinat qu’elle ordonne ou commet, hystérisée par la torture qu’elle inflige, rendue à l’état animal quand elle prolonge sans fin d'invraisemblables calvaires. Cette femme, c’est la hongroise du 17e siècle Elisabeth Bathory que les auteurs ont surnommée "l’Esthéticienne des Carpates". C’est faire beaucoup d’honneur à ses gestes odieux.

Le_Guern.jpg Beigbeder, L'Incorrigible de Arnaud Le Guern. Editions Prisma
Écrire sur Frédéric Beigbeder est plus compliqué qu’il n’y paraît. Faut-il brosser le portrait d’un enfant du siècle né avec une cuillère en argent dans la bouche ? Faut-il faire la critique d’une dizaine de livres indexés sur des modes éphémères ? Ou, enfin, faut-il tenter de donner de la consistance à un auteur qui passe son temps à calibrer la légèreté. Pour nous, qui eûmes la joie de fêter en 2010 les 5 ans des Obsédés Textuels par une soirée intitulée « Beigbeder en Vrai », où l’auteur se révéla un invité délicieux, le béarnais est essentiellement victime d’une forme de modestie bien élevée. Arnaud Le Guern se tire pas mal de l’exercice en ouvrant son essai par « Ceci n’est pas une biographie de Frédéric Beigbeder ». En effet, il nous explique que rendre important la vie de l’histrion des lettres françaises n’était pas forcément bien vu. Alors, Le Guern, qui manifestement regrette de ne pas avoir été un ami proche du prophète (religion Caca’s club et whisky coco) et qui se serait bien vu en Simon Liberati, revient sur toutes les étapes (pub, critique, cinéma, édition...) et les moments importants qui ont jalonné la vie du fêtard sur doué. Arnaud le Guern bâtit son texte comme un roman beigbederien, mêle fiction, semi fiction (le mieux !) et réalité. Il revient sur les périodes essentielles de la vie du Cyrano du Flore et dévoile une sorte d’hyperactivité qui bat en brèche les préjugés sur le bonhomme. Les entretiens vrais-faux ne nous avance guère car Frédéric Beigbeder est modeste et donc parle beaucoup mieux des livres et des auteurs qu’il aime (Bret Easton Ellis et Jay McInerney devraient lui payer des royalties) que de son propre travail. Nous qui tenons Un Roman Français pour un des roman personnels majeurs de ces dernières années, regrettons que Le Guern n’est pas approfondi son travail sur l’œuvre du patron de Lui. On passe néanmoins un très bon moment avec ces deux lascars. Frédo est et sera comme Jean Do : un grand écrivain facultatif.

SB1.jpg Les Dernières Paroles des Condamnés à Mort de Stéphane Bourgoin. Ring
Depuis que Stéphane Bourgoin a changé d’éditeur (Après Grasset déjà cinq parutions chez Ring et une à venir…) son style a pris du muscle. De là a y voir l’influence de David Serra (un temps agent et éditeur de M. G. Dantec récemment disparu) personnage controversé et as du marketing littéraire, il n’y a qu’un pas que nous n’hésiterons pas à franchir. En effet, cette écriture au couteau qui enchaine les faits divers dans une répétition macabre établissant ainsi un catalogue funèbre rappelant France Orange Mécanique de Laurent Obertone chez le même éditeur audacieux donne au travail de moine copiste de Bourgoin une sombre régularité affichée dans l’inventaire kilométrique dressé de tous ceux passés par la peine de mort et de leurs réactions. Stéphane Bourgoin cite, bien entendu, ses sources qui nous renvoient souvent à des forums et sites spécialisés sur le sujet. A retenir de ce travail unique même si parfois "assommant" nombre d’anecdotes sur la peine de mort et ses à-côtés : condamnation des femmes, professionnalisation des bourreaux, procédés employés, évolution des techniques, ratés technologiques, différences selon les peuples et les civilisations, curiosités anatomiques et médicales, préférences sociétales… Tout est passé en revue ! Rien qui ne fasse question n’est occulté. Mais ce qui justifie le titre du livre réserve des perles noires. Pour combien de convertis de la dernière heure appelant de leurs vœux la grâce divine, il y a d’irréductibles bravaches aux derniers mots dignes d’Alexandre Dumas ou de Gaston Leroux. En vrac : "c’est beau hein, l’agonie d’un homme", "Si vous avez un message à transmettre au Diable, n’hésitez pas à me le dire, je le verrais bientôt" Et celle-ci, pour nous la meilleure : "Je suis trop beau pour mourir !" Avec ce nouvel opus, Stéphane Bourgoin continue de creuser son sillon mortel et reste au top quand il s’agit d’évoquer le pire.

Girard.jpg Les Derniers Jours de René Girard de Benoit Chantre. Grasset
Mort il y a un an quasiment jour pour jour René Girard reste pour beaucoup si ce n’est un mystère – au sens chrétien du terme – au moins une énigme. En effet, ce penseur sans école et presque sans élève, n’a trouvé que peu d’écho dans le cercle philosophique de son temps. Benoit Chantre avec qui Girard signa Achever Clausewitz prépare une biographie du philosophe et propose avec Les Derniers Jours de René Girard une sorte de teasing de l’ouvrage à venir. Il mêle souvenirs personnels et interprétation de l’œuvre de cet anthropologue atypique aux vues souvent controversées. Exilé volontaire depuis 1947 aux Etats Unis où il enseignait en particulier à l’Université de Stanford, René Girard s’est fait connaître, pour faire simple, entre autres par deux concepts : le désir mimétique et le bouc émissaire. L’un comme l’autre ont imprimé durablement leur marque sur la pensée contemporaine. Contesté violemment (René Pommier) autant qu’immensément respecté (Serres, Treguer, Chantre…) Girard souffrit de son éloignement laissant ses contemporains (Levi-Strauss, Lacan, Barthes…) occuper le terrain et creuser une philosophie qui se ferait sans lui (structuralisme, pensées prométhéennes…) et de sa faible capacité à promouvoir ses thèses. On peut y rajouter, même si ne ce fut qu’en lisière, sa conversion au catholicisme qui n’eut guère l’heur de plaire aux mandarins parisiens Mauvais débatteur, professeur rigide, maitre énigmatique, Girard n’avait rien pour briller à St Germain des Près. C’est à ces manques que Benoit Chantre pallie en revenant avec précision et talent sur les thèses de celui qui fut tout de même admis à l’Académie Française en 2005. Benoit Chantre tente, plutôt avec succès – pour un ouvrage non professoral – de délabyrinther la pensée de ce philosophe capital et de ce critique littéraire ambitieux et pertinent. Essentiel pour ceux qui voudraient pénétrer l’œuvre d’un théoricien à l’avenir devant lui.

Ecrits Meurtriers

Lus récemment

SM4.jpg La Main de Dieu de Philip Kerr. Le Masque
"Le football, quatre-vingt-dix minutes de sport et toute une colonne Trajanne de haine et de ressentiment" lâche Scott Manson page 193. Le deuxième volet de ses enquêtes se déroule donc en Grèce ce qui explique le sens de son commentaire. Une fois de plus, le grand Philip Kerr – de plus en plus graphomane (deux séries – le retour de Bernie Gunther annoncé pour fin mars - plus des unitaires à son actif) mêle l’Histoire et l’anecdote, la politique et le social, et ici le football et le crime. Le Mercato d’Hiver (voir chronique) nous avait présenté Scott Manson ancien joueur professionnel de Première Ligue devenu entraineur du club (fictif) de London City. Ce dernier avait démêlé l’intrigue difficile de la mort de son chef le charismatique entraineur Joao Zarco. Ayant repris les fonctions du défunt, il part jouer un premier tour de Ligue des Champions à Athènes contre l’Olympiakos. Le match vire au drame quand Bekim Develli meurt foudroyé en fin de première mi-temps. Le match retour devant avoir lieu une semaine après, l’équipe anglaise va être assignée à résidence le temps qu’autopsie, enquête et passe-droits soient effectués. Dès lors c’est Hercule (Poirot !) au stade ! Scott va devoir s’immerger dans le vie athénienne gangrénée par la corruption et la mauvaise gestion de sa population. Si l’on y rajoute les intérêts toujours plus aiguisés des agents, manager, propriétaires de clubs, on a de quoi regarder le football d’une autre manière. Philipp Kerr, sur de son art, se régale à relever les dysfonctionnements d’un pays pour lequel il ne semble pas avoir une grande sympathie. Scott qui "connait la difficulté d’élucider un crime tout en dirigeant une équipe" va mettre son nez partout quitte à payer de sa personne. La Main de Dieu (en référence à un célèbre but marqué de la main par Maradona en 1988) est un régal pour spécialistes du ballon rond qui savoureront les références footballistiques. Les autres pourront trouver le rythme un peu lent, les détails légion, le schéma narratif proche de celui du théâtre et le thème spécialisé. Mais jamais ô grand jamais, ils ne pourront passer à côté d’une des meilleurs plumes policières de notre temps !

Rabbott.jpg Une Famille Trop Parfaite de Rachel Abbott. Belfond
"Les gens font toutes sortes de choses étranges pour des raisons qu’eux seuls saisissent" Cette phrase d’apparence anodine reflète presque idéalement l’univers du thriller pavé de mauvaises intentions souvent inexplicables. Sleep Tight (que nous préférerons au racoleur Une Famille Trop Parfaite) confirme le sens inné de Rachel Abbott pour mettre à jour la cruauté domestique, la violence ordinaire et la folie invisible. Tout a été écrit sur l'auteure : ses débuts en auto production, son irréductible carré de fidèle, ses publications directement accessibles sur Amazon et aujourd’hui – enfin reconnue des professionnels de la profession -, une des auteures les plus authentiques qui soient. On l’a vu avec Le Passé de Samantha Hayes par exemple, le thriller dit psychologique a tendance à s’essouffler, à tourner en rond. Surement trop économes de ressorts narratifs puissants, beaucoup d’auteurs cherchent un second souffle. Ici, Rachel Abbott revient à la base même de tout bon polar psychologique, de ceux qui vous mettent la chair de poule et vous obligent à tourner les pages, c’est-à-dire le suspense. Mais le suspense avec un grand S. Une femme ; Olivia, et ses trois enfants sont menacés par leur père et mari, Richard, ce dernier déséquilibré et furieusement possessif à l’égard de sa femme. D’autant qu’Olivia n’a jamais oublié un amour brisé neuf ans plus tôt. Abbott recycle avec une maitrise rarement atteinte sauf chez Lisa Gardner, Harlan Coben ou Peter Watson le thème de l’ogre. Ces hommes furieusement obsédés à double personnalité chers aux thrillers anglo-saxons font le bonheur du lecteur quand à chaque instant leur déséquilibre peut les pousser à repousser l’intrigue encore plus loin dans l’épouvante et la folie. Tom Douglas le héros récurrent d’Abbott, moins à la manœuvre que dans les précédents opus, va avec son équipe remonter une machination qui n’a rien à envier aux grandes affaires de serial killers ou de disparitions non élucidées. Cinquante page de moins et on tenait un chef d’œuvre.

Cutter.jpg Troupe 52 de Nick Cutter. Denoël
Inenvisageable de terminer cette année meurtrière sans rendre compte de ce roman terrible qu’est Troupe 52. "Survival" hystérique, il met en scène cinq scouts de quatorze ans et leur chef médecin de son état partis faire du camping sauvage sur une île canadienne. De Sa Majesté des Mouches - auquel il emprunte beaucoup - à Hunger Games en passant par Battle Royale, on retrouve dans Troupe 52 le thème de la survie en milieu hostile et des relations interpersonnelles qu’il entraine dans une micro société adolescente. Le petit groupe, très hétérogène et constitué de personnalités particulièrement différentes va, dès son arrivée, être confronté à une horrible découverte. Celle d’un homme plus mort que vivant dévoré de l’intérieur par une sorte de ver monstrueux. Commencent alors la tragédie de la contamination et les horreurs de l’infection. Les uns après les autres les protagonistes de cet effrayant cauchemar vont être touchés et irrémédiablement gagnés par une ignoble faim inextinguible qui les ramène à l’état de bête sauvage dévorant tout et n’importe quoi sans éviter un inexorable décharnement. Le roman, écrit sous pseudo, ne se contente pas d’être un simple témoin d’un stupéfiant effroi. Il dévoile surtout que derrière cet affreuse affaire, militaires, scientifiques, parents et habitants sont conscients, étudient et surveillent même l’abominable phénomène né de l’esprit malade d’une sorte de Menguele 2.0 qui, dans l’idée de mettre au point un régime amaigrissant à base de parasites intestinaux terriblement puissants, à créée la plus terrible des contagions. Nos malheureux scouts abandonnés de tous, confinés dans la plus stricte quarantaine vont devoir tenter de quitter l’ile. Troupe 52 est destinés à des lecteurs avertis. De ceux qui apprécient la terreur et l’épouvante quand elles s’invitent dans le quotidien et le monde heureux de l’adolescence. De ceux qui n’attendent pas de happy end où un vaccin magique viendrait mettre fin à ce monstrueux empoisonnement. On rejoint dans ce roman décidément toxique – en plus sauvage – le meilleur des premiers Stephen King.


Tetes-de-dragon.jpg Têtes de Dragon de David Defendi. Albin Michel
A l’aulne de Braquo écrit en 2009 avec Olivier Marchal (ou plutôt le contraire…) Têtes de Dragon est une réussite. Certes, une fois encore on est davantage devant un script qu’un thriller construit et foisonnant (en même temps ça change aussi de Grangé et Chattam publiés chez le même éditeur !) Defendi a privilégié l’archétypal à l’introspection, l’efficace aux fioritures aussi talentueuses soient-elles. Son personnage, Hugo Christo, est un ancien légionnaire qui a tout à perdre puisqu’il vient de laisser parler ses nerfs en poignardant un partenaire de poker qui trichait ouvertement. Dès lors, Christo, cornaqué par un pro des services secrets, va devoir renseigner ces derniers sur les agissements de la mafia chinoise (des mafias serait plus juste…) Mais, pour cela, il doit trahir un ancien frère d’armes qui innocemment lui facilite sacrement la tâche dans sa mission d’infiltration. Vu comme ça on est bien dans une intrigue banale aux ressorts ayant autant servis qu’une paire de clés de voiture… Mais la force de Têtes de Dragon c’est l’histoire avec un grand H qu’il nous raconte. David Defendi revient sur la relation entre la Chine et le crime depuis plus d’un siècle. Remontant les évènements, on apprend comment les puissances occidentales (France et Grande Bretagne) ont profité de ce pays, de ses ressources et de sa population pour de sombres manigances (trafic de drogue organisé par le gouvernement de Paul Doumer, sac du Palais D’Été et de sa bibliothèque par les anglais et nous-mêmes) Chacun, chinois et occidentaux mis côte à côte sur la ligne de départ, David Defendi peut faire parler la violence et l’abjection. Avec une parfaite efficacité, il monte les curseurs de l’action à 11 et recouvre son intrigue d’un désespoir sanglant qui fait son œuvre. Le livre terminé, notre conscience occidentale nous travaille et nos neurorécepteurs demandent grâce.


Hayes.jpg Le Passé de Samantha Hayes. Le Cherche Midi
S’il est bien un genre qui, dans l’univers du polar, reste toujours en pointe en dominant tous les autres (ésotérique, cyber, procédural..) c’est bien celui du thriller psychologique. Très souvent devenu l’apanage d’auteures britanniques (P. D. James et Nicci French pour les anciens, Gillian Flynn ou Rachel Abbott pour les plus contemporains), il est facteur d’illusions toxiques, de lourds antécédents refaisant surface et de personnages hautement ambigus. Les Mères de Samantha Hayes s’était ainsi fait remarquer par sa structure ambitieuse et son suspens original. A vrai dire le test du deuxième opus n’est que moyennement concluant. Tout pourtant commence sous les meilleurs hospices policiers. En effet, Le Passé nous entraine dans une famille en pleine dislocation que rejoint Lorraine, inspecteur de son état. Elle débarque dans le comté de Warwick où sévit depuis deux ans une vague de suicides d’adolescents. Sa sœur s’est séparée de son compagnon et son neveu disparait brutalement. Quant à la police locale, elle n’est pas des plus coopératives. On est décidément dans un thriller efficace. Et puis, la mécanique se grippe. Quand s’y rajoutent un étrange accident de moto aux causes non élucidées, un jeune harcelé sur Internet et un autiste à deux faces plutôt inquiétant etc. N’est pas Harlan Coben ou Mo Hayder, puisque l’éditeur la cite, qui veut ! Samantha Hayes est tombé dans le piège du too much. A force de compliquer, d’imbriquer, de sur peupler son intrigue de personnages inutiles, on finit par s’y perdre et l’intérêt s’en trouve dès lors fortement menacé. Les meilleurs ont parfois des pannes. C’est exactement – et dans un roman assez voisin – ce qui est arrivé à Pierre Lemaitre cette année dans son dernier polar. Comme quoi, il n’y a pas lieu de trop s’inquiéter…

Border Lignes

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ataraxia.jpg Ataraxia de Alizé Meurisse. Léo Scheer
Archétypal texte de plasticien – autant roman qu’installation - Ataraxia d’Alizé Meurice dont c’est ici le quatrième effort, emprunte son univers autant à celui de J. G Ballard qu’à celui de David Lynch ou de Maurice G. Dantec première période. Crash, Bienvenue à Gattaca, eXistenZ, Blade Runner ou les séries Sense 8 ou Section Zéro sont ici comme convoqués pour créer une redéfinition du genre humain. Un nouveau monde ataraxique tendant au bonheur quiétiste a pris le pas – s’appuyant sur le plan NéoNatal - pour élaborer une société aseptisée mais néanmoins vigilante et fliquée. Exténuer tout sentiment, réduire à néant les jugements de valeur, mettre sur pause l’évolution ou le sens même de l’art {prendre un film, Casablanca. Michael Curtis. 1942 (symbole déjà d’une fin annoncée !) et le retourner à l’infini rappelant le déjà vu du Prisonnier dans son riant et cadenassé village ou plus récemment les personnages high toc de Westworld qui se rebellent}. Les naturels, restes d’humains old school sacrifient furieusement au culte de la violence s’intitulant Violators ou Exiters pour signer de sang et de foutre leur fin programmée dans ce monde clivé. Alizé Meurice livre ici un texte ambitieux, sinusoïdal, éblouissant autant que visionnaire. Truffé de références littéraires, musicales et scientifico-philosophiques, un peu sur-écrit (comme souvent chez Leo Scheer…) il s’en dégage comme un vent poésie apocalyptique qui ravira les amateurs de labyrinthes et autres kaléidoscopes littéraires.

Rosa.jpeg La Pièce Obscure de Isaac Rosa. Christian Bourgois
Depuis une vingtaine d’années l’Espagne fait figure de novateur en matière de narration. Autant en littérature qu’en cinéma, la création espagnole brille par son originalité et son goût pour l’étrange. La Pièce Obscure ne déroge pas à ce constat. En fin de Movida, un groupe de trentenaires, plutôt bobos, loue un local pour s’y retrouver sans réelles intention, juste celle d’être ensemble face au monde qui peu à peu s’obscurcit devant la progression d’une crise économique et sociale qui balaiera l’Espagne. Cette obscurité, ils vont la représenter – au début comme une comédie – en aveuglant totalement une des pièces de leur local. Chacun d’eux s’y rend, fiévreux, tel une âme inquiète comme pour franchir une frontière interdite, briser des tabous, infléchir les règles…Dès lors, la pièce obscure deviendra un lieu de détournement des sens où chacun viendra connaître une forme de liberté primitive, de sexualité codée et d’isolement réparateur. Car dehors, d’années en années, la situation politique s’aggrave, le chômage touche de plus en plus de gens – y compris ceux du groupe. Beaucoup passeront dans l’activisme, rejoindront les Indignados mais garderont un lien avec la pièce obscure qui, détournée de son sens premier qui était de créer une sexualité libertaire, va devenir le symbole de leur révolte et le témoin de leur fragilité. Dans ce roman particulièrement original, parfois difficile d’accès, se dégage une atmosphère pesante, singulièrement excitante. Isaac Rosa livre ici une remarquable parabole sur le visible et l’invisible, le rêve et la réalité, le bonheur et le malheur. Rarement texte n’aura révélé les blessures contemporaines avec autant de force, de lucidité et de talent.


Sangars.jpg Les Verticaux de Romaric Sangars. Léo Scheer
Ah, le syndrome du premier roman ! Tout écrivain a connu cette irrésistible tentation de mettre dans ces pages inaugurales l’essentiel de sa pensée, le condensé de sa vision littéraire, le déroulé d’une fiction (ou d’une autofiction) cent fois remâchées. Romaric Sangars (pseudo ?) est à ce point de vue des plus emblématiques. Ses Verticaux recèlent tous les défauts et les qualités d’un texte censé porter votre conception de l’écriture, de la narration et dans le cas de Sangars la langue. Trop de style tue le style. Drieu écrivait à ce propos dans la préface de Gilles : "cette zone de contorsions ou de complaisances que forme pour tout écrivain français le drame du style" Sangars manie certes la langue avec brio, se rendant maitre d’une syntaxe sophistiquée, depuis longtemps inusitée par ses pairs en mal de compétence grammaticale. Mais, entre quelques fulgurances authentiquement superbes se tisse un réseau stylistique opaque et trop souvent abscons. De fait, cet hermétisme esthétique nous renvoie à l’intrigue – aux accents surréalistes – mettant en scène plusieurs jeunes trentenaires parisiens essentiellement concernés par l’Art, l’honneur de la création et l’acte gratuit. Vincent, chroniqueur littéraire et ses acolytes aux pedigrees encore plus vagues mais bourrés d’un talent électrique et d’une audace communicative (Emmanuel Stark, sorte de Breton avec des couilles et Lia Silowsky ressemblant à une Kathy Acker indécise) vont s’attaquer à la manière d’un groupe dadaïste déprimé aux symboles du capitalisme urbain en mettant sur pied de ci de là des opérations commando dont le pathétique assumé renvoie encore à la littérature quand elle est aussi belle que gratuite invitant les auteurs à y conformer leurs propres vies (Mishima, Artaud, Vaché…) Les Verticaux est un roman précieux. Dans toute l’acceptation du terme.

Torchio.jpg Sur l'Ile, une Prison de Maurizio Torchio. Denoël
De François Villon à Jean Genet en passant par Edward Bunker, la littérature de prison circonscrit une chronique de l’inhumanité. Sur l’Ile, une Prison ne déroge pas à la règle jusqu’à mettre à jour une véritable grammaire carcérale contemporaine. Contrairement à ce qu’indique la 4e de couverture, il n’y a guère de rapport avec le film Un Prophète qui participait d’une intrigue complexe. Ici, seul le désagrègement des valeurs humaines trouve sa place. Maurizio Torchio – italien oblige – lorgne davantage du côté de Gomorra avec son regard oblique et glacial sur le règne de l’enfermement. Un homme qui a séquestré la fille d’un magnat du café transalpin et tué un gardien nous fait le commentaire de cette vie invivable. Nous raconte Toro caïd finissant devant bientôt laisser son magister à de jeunes truands. Il évoque aussi Commandant, le directeur de la prison qui depuis longtemps a fixé les règles de la geôle tentant vainement de les conserver. En fait, le seul patron de la prison reste le mal – omniprésent. Détenus et gardiens embarqués sur le même bateau... Chaque camp a ses lois, ses règles de survie mais aussi ses choix de mort. Le suicide est le compagnon noir du quotidien de la population carcérale. Les détenus sont souvent prêts à tout pour en finir comme Pisco qui s’arrache les veines à coup de dents. Les matons eux ("les gardiens de la méchanceté") en finissent avec un revolver subtilisé au dépôt d’arme. Écrit dans une langue de feu, Sur l’Ile, une Prison est une révélation. Dans une écriture de la douleur où aucun optimisme n’affleure, Torchio nous laisse à voir bien plus que l’horreur pénitentiaire, il définit ce qui déjà préside à l’extérieur : "être considéré pour ce que tu as fait de pire". Sans espoir de retour.

Cahalan.jpg Ma Vie en Suspens de Susannah Cahalan. Denöel
Qui n’a jamais – à la faveur d’une brève hallucination, d’une perte de mémoire ou d’un terrible chagrin – redouté de devenir fou ? Cette crainte séculaire qui touche les humains marque pour tous un point de non-retour fatal et un horizon qu’Alzheimer a rapproché. Au début de son récit, Susannah Cahalan est loin de tout ça. Elle a vingt-quatre ans, en pleine santé, habite Hell’s Kitchen et travaille comme journaliste au Post. Soudain, tout va basculer et son état mental et nerveux va se dégrader à toute allure. Crises d’épilepsie à répétition, comportements psychotiques, agressivité et pertes de mémoire vont constituer les premiers symptômes qui seront diagnostiqués comme des réactions à un sevrage alcoolique, elle qui ne boit pas plus… de deux verres de vin par jour ! Dans Ma vie en Suspens, le projet ambitieux de Susannah Cahalan est de dresser la chronique de sa folie comme un journal écrit avant, pendant et après sa plongée dans l’horreur de la démence brutale, la faisant ressembler à l’héroïne de L’Exorciste. Atteinte d’un mal extrêmement rare (encéphalite à anticorps anti-récepteurs NMDA) ou du moins quasiment jamais établi, elle va être sauvée par un médecin d’origine syrienne à la perspicacité et aux qualités humaines hors du commun. Grâce à ce praticien et à son équipe, Susannah va progressivement sortir d’un enfer médical et psychologique qui font froid dans le dos. Par un traitement extrêmement lourd qui coutera un million de dollars ( !), Susannah Callahan redeviendra elle-même et pourra écrire d’abord un article Mon Mystérieux Mois de Démence et ce livre difficile à la grande documentation médicale, écrit en particulier pour aider les malades et les familles liés de près ou de loin à cette horrible maladie

CCastillon.jpg Les Messieurs de Claire Castillon. L'Olivier
Il y a quelque chose du domaine du mépris, du dégout… de la vengeance même dans ce subtil et dérangeant Les Messieurs de Claire Castillon. En effet, la meilleure auteure française livre le long de 21 textes consacrés à des amours décalés (jeunes femmes et vieux messieurs) de petites histoires délavées, ironiques et blessées. Loin d’un Adolphe archétype du roman d’initiation traversé par la douleur, d’un Lolita (ces femmes sont adultes…) et les Messieurs ne sont pas nympholeptes comme Humbert Humbert, ou des péripéties d’un Matzneff, magnifiées dans des romances au sucre pervers. Les Messieurs met en scène des jeunes femmes (autour de 20/25 ans – certaines sont même mamans) attachées (pourquoi ? on ne le saura jamais vraiment) à des hommes finissants, flétris, sans charme. L’auteure prend délibérément le parti du désintéressement, de la froideur, de la narration réaliste où l’amour tel qu’on l’entend peine à trouver sa place. En lisière, ce dernier est subalterne, présent mais maltraité. Il a existé, existe, mais pourquoi, pour combien de temps ? Nul ne le sait. Ne cherchez pas dans ces textes tranchants, féroces mais saturés d’ironie quelque romantisme idéalisé. Ces jeunes femmes sont avec des hommes vieux, parcheminés, mariés parfois et elles en font le rapport comme l’on établit un carnet de santé. Avec humour souvent, elles décrivent leur relation sans donner l’envie de les imiter. Jamais primesautières, ces nymphettes donnent à Claire Castillon l’occasion une nouvelle fois de creuser ce fossé fangeux qui règne entre les hommes et les femmes.

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lesobsedestextuels.com est animé par Cedric BRU

Moib.jpg Le blog lesobsedestextuels.com a été fondé en 2005 par Cédric BRU, journaliste, écrivain, poète, homme de spectacle. Cédric BRU certifié et maître es lettres modernes a été critique littéraire et musical dans diverses revues (Rock&Folk, Imprévu, La Revue du Cinéma, Chemins de Traverse, Monts 14...)

Le blog avait pour vocation principale le compte rendu des soirées littéraires mensuelles des Obsédés Textuels qui se tinrent à l’hôtel Lenox Montparnasse de 2005 à 2010.

Bien connu du monde de l’édition, ami des écrivains, Cédric Bru avec plus de cinquante rencontres littéraires à son actif et plus de deux cents auteurs reçus dont des grands noms de la littérature contemporaine française tels que Yann Queffelec, Jean d'Ormesson, Lydie Salvayre, Franck Thilliez, Bernard Werber, Patrick Rambaud, Frederic Beigbeder, François Begaudeau ou Eric Halphen est un habitué de la critique et de l'animation littéraire.

Désormais principal animateur des obsedestextuels.com qui s’est au fil des ans spécialisé dans une critique assez pointue retenant particulièrement la littérature de pointe, la contreculture ou le polar contemporain, Cédric Bru ouvre régulièrement ces colonnes à des participations externes venues de son lectorat, de journalistes ou d’auteurs reconnus.

D'autre part, réunissant son goût pour la musique et l'écriture, Cédric Bru a fait paraître en 2004 un livre disque intitulé Contes Invivables qui propose aux lecteurs et aux auditeurs une plongée saisissante dans un univers sombre et désespéré qui rappelle les ambiances réalistes du roman noir et les dérives du monde du rock.
Cette approche originale a été saluée par nombre de critiques.

Le Diable et Moi de Nick Toshes

Sympathy for the Devil...

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Alice Cooper de Jean-Charles Desgroux et Creedence Clearwater Revival de Steven Jezo-Vannier

Ex numéros uns mondiaux...

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Covers. Une Histoire de la Reprise dans le Rock d'Emmanuel Chirache

Ça me dit quelque chose...

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"Tu Me Manques" d'Harlan Coben

Rites de rencontres

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Dans son Ombre de Gerald Seymour

Requiem des truands...

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Interview de Diane Ducret (novembre 2014)

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