Nos derniers "Coups de Cœur"
De France...
Au Pays des Kangourous de Gilles Paris. Don Quichotte
Une fois n’est pas coutume dans un "coup de cœur", commençons par ce qui fâche : au vu du titre et de la couverture, nous n’avions pas trop le cœur à lire. Mais nous laissâmes nos préjugés de côté et découvrîmes Simon, petit garçon de neuf ans, assistant impuissant à la dépression de son papa, subissant les absences forcées de sa maman, vivant bon gré mal gré chez sa grand-mère avec pour seule amie Lily, présence éthérée qui lui tient la main. Dès lors, nous comprimes que nous tenions dans nos mains un roman d’une rare sensibilité, bouleversant d’émotions si difficiles à traduire. Gilles Paris réussit là où tant ont échoué : entremêler la triste réalité des adultes avec l’imaginaire fragile et affreusement lucide des enfants. Aux sentiments, l’auteur a ajouté le style, impeccable et sans effets inutiles, et l’intrigue à la douloureuse inventivité.
Rock Collection de Dom Kiris. Fetjaine
Après Guitares et Guitaristes de Légendes recensé ici en son temps, Dom Kiris, pétulant animateur de Oui FM poursuit son travail d’archéologue du rock avec Rock Collection. Il y étend le domaine de ses fouilles en s’attachant à ce qui a constitué la mythologie du rock depuis les fifties. On le sait, le rock n’est pas qu’une musique, c’est une sub culture particulièrement vivace qui s’est nourrie d’objets cultes, d’attitudes déviantes et de stars sans égales. Dom Kiris, b(rock)anteur obsessionnel nous propose, équipé d’une iconographie de choix, un voyage merveilleux au pays de Presley, des Beatles, de Dylan et d’Hendrix. Jalonné d’autant de totems que le rock compte de tribus et de signes, ce Rock Collection est un témoignage unique sur une aventure culturelle débutée dans un juke box et résonnant aujourd’hui dans tous les baladeurs.
Histoire Insolite des Cafés Parisiens de Gérard Letailleur. Perrin
Vers 1830, quand on se demandait qui, en France, faisait l’opinion et autorité en matière littéraire, la réponse jaillissait d’évidence : "les cafés, toujours les cafés" C’est à ces laboratoires de divertissement et de sociabilité que Gérard Letailleur rend hommage dans cette passionnante Histoire Insolite des Cafés Parisiens. Un travail de bénédictin tant on se rend compte du phénoménal héritage que le contingent des estaminets, tavernes et autres caveaux est immense. L’auteur dans un style charnu et fleuri réussi la prouesse de nous entrainer siècle après siècle, quartier après quartier dans tout ce qui fut le repère des idées et de ces créateurs. Tous les littérateurs pratiquement y passent. On connaissait nombre de ces cafés (Procope, Tortoni, Le Flore…), pourtant Letailleur innove par sa capacité à refaire l’histoire de France au rythme des modes et des cafés qui les rythmaient.
Journal d'un Mythomane (Vol.1) de Nicolas Bedos. Robert Laffont
N’ayant pas pour habitude de nous citer, nous ferons toutefois une exception. Voilà ce que nous écrivions il y a a peu sur S. Guillon : « écriture faite de rapidité, de précision, de fulgurance et de maîtrise, la prose de Guillon est une redoutable machine à rire (…) c’est une écriture disciplinée et libre à la fois, virevoltante et rigoureuse en même temps ». Et bien de Nicolas Bedos, nous pourrions dire presque l’inverse (quoique...) mais pourtant, c’est encore plus sensationnel !! Bedos est un poète maudit, un érudit précoce, un dramaturge américain, un clown triste dont le stylo a fait l’école du rire. Ce recueil est indispensable aux malicieux comme aux ignorants. Ils y mesureront la grandeur de la littérature, le courage d’écrire quand tout vous porte à paresser et surtout, ils comprendront que la radio et la télévision peuvent être – accidentellement - des incubateurs de génies. Faites passer.
Le Bal des Hypocrites de Tristane Banon. Au Diable Vauvert
Comment peut-on imaginer qu’un simple rendez-vous – plutôt un entretien – avec un homme politique connu sur la place tourne au cauchemar le plus sombre et fasse de sa victime une accusée rétrospective ? C’est tout le drame de Tristane Banon et plus largement de notre conscience collective face au sujet de l’agression sexuelle. L’histoire on la connaît. En 2004, Tristane Banon rencontre DSK qu’elle connaît par sa fille, et celui-ci lui fait son numéro d’homme babouin comme elle le nomme. Elle ne porte pas plainte, s’en ouvre d’une manière jugée trop désinvolte chez un animateur branché et client de ces anecdotes. Quand sept ans plus tard, le directeur du FMI est au centre d’une affaire de mœurs digne d’un tsunami, Tristane la diaphane comptera alors, ses amies, ses regrets et ses blessures. Parler non, écrire oui ! Ce livre mise au poing en est le poignant et talentueux procès verbal.
Mingus Mood de William Memlouk. Julliard
Le pathos entourant la vie des musiciens de jazz a quelque chose de suranné et de rebattu auquel il manque surtout la flamboyance des fins rock’n’rolliennes. Chet Baker mourant seul à Amsterdam, Bird, impuissant malgré son génie à vaincre ses démons, Miles Davis ou Ray Charles donnant tout pour un fix…. Sombre mythologie d’un jazz où la gloire se payait en addiction cruelle. Charlie Mingus n’échappa pas plus à ces tourments que ses collègues, mais celui qui fit passer la contrebasse au même niveau que le saxophone de Coltrane ou la trompette de Gillespie représenta en plus un être unique, tout de violence, de génie incontrôlé et de mystère romantique. William Memlouk trouve tout au long de ce roman-récit les mots justes pour restituer dans son intégrité et sa singularité le génial créateur de Tijuana Moods
D’ailleurs…
Baby Leg de Brian Evenson. Le Cherche Midi
Nous avons à peine quitté Brian Evenson dans Aliens No Exit que le duo de fins limiers Claro & Hofmarcher, éditeurs de Lot 49, publie ce texte court mais essentiel de l’auteur de Père des Mensonges (cf. archives). Evenson ne croit pas en la réalité. Comme tous les hommes marqués, il sait que seul le mal existe et régit notre intuition et nos destins. Avec une radicalité certainement travaillée dans les cours de techniques d’écriture qu’il prodigue, Evenson nous propulse dans une sorte de faux thriller schizophrénique où Kraus, un homme traqué, est la victime d’événements aussi tragiques qu’hallucinatoires où dominent les présences d’une femme cul de jatte et d’un inquiétant psy. Kraus tourne sur lui-même et voit une à une toutes les portes de sortie se dérober. Est-il fou, veut-on le rendre fou ? Est-ce nous qu’Evenson manipule ? Quand Palahniuk rejoint Burroughs et Ballard !
Les Péchés de nos Pères de Lewis Shiner. Sonatine
Nous avions découvert Lewis Shiner pour son premier opus Fugues, chroniqué alors dans Rock & Folk, audacieux et passionnant roman qui redonnait vie à des stars du rock disparues. Il y eu l’année suivante une nouvelle production puis plus rien jusqu’à ce gros livre qui confirme le talent de fictionniste de Shiner. Car là est bien le talent de cet auteur atypique très marqué par la contre culture. C’est un inventeur né d’histoires romanesques. Ici, un dessinateur de BD va découvrir, à l’heure du décès de son père, un étouffant drame familial qui le plongera dans un passé tragique et tourmenté. Secrets de famille au cœur des années 60 et de la lutte pour les droits civiques. Lewis Shiner compose une fresque brutale et sombre où les fantômes du sang mêlé de l’Amérique tiennent la première place. Le titre américain Black & White en dit beaucoup…
Le Rabaissement de Philip Roth. Gallimard
Depuis l’illustrissime La Tache, Philip Roth, particulièrement dans ses courts romans, revient inlassablement à la chute. Un Homme, La Bête qui Meurt rendait compte de l’abandon des forces du plaisir, de l’amour et de l’espoir. Le Rabaissement est, à leur égal, une histoire désolée et pathétique : Simon Axler qui fut un des rois de Broadway et une star d’Hollywood se trouve, à 65 ans, dans l’impossibilité de jouer, privé soudainement de son génie. Retiré à la campagne, plaqué par sa femme, il va nouer une histoire passionnelle avec la fille de copains comédiens sachant que le risque encouru par la différence d’âge est un sombre danger. Il le sera ! Avec un merveilleux sujet, voisin de la perte d’inspiration et de la rédemption par l’amour et la force du sexe cher à l’auteur, Philip Roth propose un roman palpitant, tragique mais au final… euphorisant !
Eva Braun d' Heike B. Görtemaker . Le Seuil
Une biographie d’Eva Braun pourrait paraître comme la parfaite fausse bonne idée tant la maitresse du Führer échappe à l’analyse et se dérobe devant l’Histoire. Celle qui fut qualifié de « non personne » ou de « grande déception de l’Histoire » n’était vraisemblablement après tout le seul avatar sentimental possible que pouvait nourrir Adolf Hitler après la mort de sa nièce dont il ne se remit jamais. Jeune, blonde, dévouée, forcément jalousée mais guère enviée – sa personnalité ne lui autorisant pas -, Eva Braun représentait toute l’évanescence délétère de la proximité d’Hitler. En tentant de lui donner corps et de s’interroger sur ses réelles motivations, Heike B. Görtemaker fait revivre avec les portraits de Speer, Goebbels ou Bormann cette galerie de fantômes malfaisants et exsangues qui hantaient le Berghof et, enfin, le Bunker, pour certains, jusqu’au bout.
Galveston de Nick Pizzolato. Belfond
Rares sont les auteurs dont les premiers romans ne cherchent pas le couteau derrière la plaie ; où l’histoire racontée n’est qu’une parole donnée au narrateur ; où, enfin, tout serait dit singulièrement mais quand même "à la manière de". Galveston est un roman, comme dit Lehane, «presque insupportable dans son authenticité ». C’est le parcours inattendu d’un truand poursuivi par son gang et condamné à un méchant cancer qui va jeter ses derniers feux dans la protection de deux sœurs prise dans une affaire qui les dépasse. Nick Pizzolatto ne nous raconte pas une histoire, il nous fait vivre au côté de la part sombre et pourtant si intense de l’humain. Rien n’est surjoué quand tout pourtant est pathétique. Marqué par une littérature de grand lignage et après avoir libéré son âme des scories anthropophages qui rongent les grands écrivains, Pizzolatto va devenir un ténébreux conteur d‘histoires.
Au rayon polar...
La Sentinelle de l'Ombre de Robert Crais. Belfond
Dans les désormais traditionnels Remerciements, Robert Crais rend hommage à ceux "qui on vu les choses en grand et permis que le projet aboutisse". Cette phrase est plus énigmatique qu’elle n’y parait… Qu’est ce qui aurait donc tant changé chez le grand Robert ? C’est tout simple : Pike a pris le pouvoir ! En effet, comme nous l’espérions, Joe Pike tient enfin le premier rôle reléguant son ami Elvis Cole au rang de comparse. D’où un fulgurant polar à l’image de son héros : inquiétant explosif et humain. Tel un parfait film d’action hollywoodien, cette chasse au tueur fou payé par un cartel bolivien pour récupérer son fric et accessoirement tuer tous ceux qui ont été associés à l’affaire est une aubaine pour lancer Pike dans le grand bain. Et, même s’il n’incarne plus la sourde énigme de L.A. Requiem, il reste un des chevaliers noirs – tel Rambo ou Terminator – les plus prés du soleil.
Le Dévouement du Suspect X de Keigo Higashino. Actes Sud
Une paresseuse habitude nous entraine à juger la littérature japonaise insaisissable et obscure. Quelle pernicieuse erreur pour le plus souvent ! Les auteurs nippons privilégient la plupart du temps la nuance à la complexité, la subtilité à l’abscons. Jusqu’au polar – reflet parfait de la vie et de la littérature -, ces écrivains innovent en restant simples d’accès. Ce Dévouement du Suspect X est une petite merveille d’inventivité et de suspense. Polar où les mathématiques ont la partie belle, il met en scène un génial prof de math qui mettra tout son art à dissimuler le crime accidentel de la femme qu’il aime. Son ami d’études, également physicien sur doué, s’appliquera à comprendre la stratégie de son condisciple. Certains retrouveront quelque chose de La Confession Impudique de l’immense Tanizaki. Il y a en tout cas cet art discret tout de tension et de fatalité.
Le Deuil et L'Oubli de John Harvey. Rivages
Quand John Harvey est au meilleur de lui-même, il peut toucher au génie. Chez cet auteur d’une intégrité d’écriture inégalée, les mots sont des perles de larmes, les chapitres des grappes de tristesse qui traduisent l’effrayante réalité d’un autre monde : celui de la perte et de la disparition, des enquêtes et des blessures jamais refermées, de l’usure d’un quotidien éreintant. Le Deuil et L’Oubli, outre la maestria de sa construction, nous immerge d’une manière très britannique (Anne Cleaves, Nicci French…) dans l’horreur d’une disparition d’enfant dont la mère revit un drame qui l’a frappé 12 ans plus tôt avec son autre fille. Sidération, doutes, relecture du passé seront nos compagnons de lecture. Pas de bruit, de révolvers ni d’effets spéciaux chez Harvey. En revanche, vous ferez le plein de compassion, d’humanité et de talent.
Un Tout Autre Homme d' Andrew Klavan. Calmann-Lévy
Nous avons, tout au long de l’existence de ce rayon polar, défendu nombre d’auteurs électriques et fracassants (Meyer, James, Bruen, Logan, Montanari, Chelsea Cain, etc.) mais il nous apparaît qu’Andrew Klavan s’impose vraisemblablement comme le patron d’un polar noir comme un corbeau aux intrigues sentant la puanteur de l’âme humaine à cent lieues. Après Damnation Street, chef d’oeuvre de désespoir violent, ce nouvel opus pourrait s’intituler Redemption Street tant son héros, petit loubard sans coffre, va, au travers d’une transformation physique lui permettant de fuir une implacable organisation, échapper à son destin. Perdu dans une ville maudite en proie au chaos, Shannon découvrira l’amour et l’art quand seule la mort semble lui être promise. Klavan grâce une diabolique alchimie nous bouleverse par sa vibrante humanité et nous plaque au sol par son extrême violence.
L'Embaumeur de Boston de Tess Gerritsen. Presses de la Cité
Ce qui est proprement sidérant chez Tess Gerritsen – et qui marque essentiellement la différence entre thrillers français et anglo-saxons – c’est cette capacité inouïe à créer une intrigue dont les fils sont plus emmêlés que les locks de Bob Marley sans jamais ennuyer le lecteur et en le laissant dans un constant état de curiosité et de surprise. Avec une documentation précise mais pas indigeste, une économie de termes procéduraux, L’Embaumeur de Boston met une fois de plus en scène Maura Isles, la légiste et Jane Rizzoli, la policière dans une enquête muséale et archéologique passionnante qui n’est pas sans rappeler les thrillers de Preston et Child. Des cadavres récents sont découverts momifiés ou réduits par des techniques d’un autre âge et une jeune égyptologue trop belle disparait vingt six ans après le meurtre de sa mère. Le mystère de la mamy ?
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