Les Obsédés Textuels

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Ecrits Meurtriers

Lus récemment

gerritsen4.jpg Écorchures de Tess Gerriten. Presses de la Cité
A vrai dire, nous avions délaissé Tess Gerritsen depuis l’apparition de l’affligeante série TV mettant en scène Rizzoli & Isles, où nos deux héroïnes, tout brushing dehors, avaient perdu ce sang qui faisait la valeur des romans les mettant en scène. Bien nous en a pris de parier sur cet Écorchures dans lequel nous avons retrouvé tout ce qui fait le charme et l’extrême qualité des thrillers de l’ancien médecin devenu auteure à succès. A l’instar d’une Mo Hayder ou d’une Lisa Gardner, Tess Gerritsen a la faculté de sans cesse se renouveler, d’utiliser de nouveaux ressorts dramatiques et de repousser les limites du suspense. Dans Écorchures, la policière et la légiste de Boston ont affaire à un tueur sanguinaire dont les meurtres ramènent aux pratiques les plus insupportables de la chasse aux grands fauves. Victimes écorchées, dépecées et laissées mortes et pendues comme celles d’un léopard. Précisément, c’est la mort de Léon Gott, un célèbre chasseur et taxidermiste qui va les mettre sur une piste africaine qui vit, six ans auparavant, tout une équipe dont Elliott, le fils de Gott, partie pour un safari ne jamais revenir à l’exception d’une jeune femme à jamais traumatisée. Rizzoli & Isles pénètrent dès lors ce monde cruel et fascinant de l’étude et de la chasse des grands félins. Elles vont remonter nombre de pistes – souvent fausses ou infructueuses - les conduisant à des morts aux allures sacrificielles en rapport avec celle de Gott, soit, entre autres, éviscération et pendaison. S’acharnant à retrouver le guide de l’expédition maudite, les deux femmes vont aller de surprises en désillusions et vite comprendre que le plus sophistiqué des prédateurs est assurément bien l’homme.


Morrow.jpg Duel de Faussaires de Bradford Morrow. Policiers Seuil
Le polar campe de plus en plus dans des territoires généralement éloignés du crime. Littérature universelle, il nous donne l’occasion de visiter des mondes et d’investir des univers comparables à des niches en terme marketing. Duels de Faussaires du nouveau venu Bradford Morrow (65 ans et six romans à son actif… !) nous entraîne dans le domaine feutré de la bibliophilie. Ni totalement thriller littéraire, ni vraiment roman policier à énigmes, cet opus développe la partie d’échec meurtrière que se livrent deux, voire trois protagonistes qui ont hérité du double vice de la collection et du plagiat. Ici, les victimes s’appellent aussi Conan Doyle ou Yeats. Tout commence quand on retrouve mort avec les mains coupées Adam Diehl collectionneur et, si l’on en croit le narrateur – amant de la sœur du défunt – faussaire à ses heures. C’est justement le narrateur qui a du souci à se faire dès lors où il reçoit des lettres anonymes écrites et signées de la main de Doyle, Shakespeare ou Henry James. Ces lettres menacent et révèlent les crimes bibliophiliques du narrateur. Ce dernier ne tarde pas à identifier le corbeau et une confrontation enchâssée dans le chantage va alors commencer. Difficile d’en dire plus si l’on ne veut pas bousculer l’ordre vénérable imposé par la bibliophilie quand elle est à son sommet. Artistes, artisans, dangereux maniaques ou escrocs sans vergogne composent le contingent de ces faussaires qui donnerait leur vie et prendrait celles des autres pour un prestigieux paraphe ou un texte apocryphe. L’écriture est somptueusement maitrisé comme si elle voulait coller à celle des maitres qu’elle évoque quand l’intrigue prend des allures de toile d’araignée. La fin est stupéfiante. Comme le début. A découvrir.

SM4.jpg La Main de Dieu de Philip Kerr. Le Masque
"Le football, quatre-vingt-dix minutes de sport et toute une colonne Trajanne de haine et de ressentiment" lâche Scott Manson page 193. Le deuxième volet de ses enquêtes se déroule donc en Grèce ce qui explique le sens de son commentaire. Une fois de plus, le grand Philip Kerr – de plus en plus graphomane (deux séries – le retour de Bernie Gunther annoncé pour fin mars - plus des unitaires à son actif) mêle l’Histoire et l’anecdote, la politique et le social, et ici le football et le crime. Le Mercato d’Hiver (voir chronique) nous avait présenté Scott Manson ancien joueur professionnel de Première Ligue devenu entraineur du club (fictif) de London City. Ce dernier avait démêlé l’intrigue difficile de la mort de son chef le charismatique entraineur Joao Zarco. Ayant repris les fonctions du défunt, il part jouer un premier tour de Ligue des Champions à Athènes contre l’Olympiakos. Le match vire au drame quand Bekim Develli meurt foudroyé en fin de première mi-temps. Le match retour devant avoir lieu une semaine après, l’équipe anglaise va être assignée à résidence le temps qu’autopsie, enquête et passe-droits soient effectués. Dès lors c’est Hercule (Poirot !) au stade ! Scott va devoir s’immerger dans le vie athénienne gangrénée par la corruption et la mauvaise gestion de sa population. Si l’on y rajoute les intérêts toujours plus aiguisés des agents, manager, propriétaires de clubs, on a de quoi regarder le football d’une autre manière. Philipp Kerr, sur de son art, se régale à relever les dysfonctionnements d’un pays pour lequel il ne semble pas avoir une grande sympathie. Scott qui "connait la difficulté d’élucider un crime tout en dirigeant une équipe" va mettre son nez partout quitte à payer de sa personne. La Main de Dieu (en référence à un célèbre but marqué de la main par Maradona en 1988) est un régal pour spécialistes du ballon rond qui savoureront les références footballistiques. Les autres pourront trouver le rythme un peu lent, les détails légion, le schéma narratif proche de celui du théâtre et le thème spécialisé. Mais jamais ô grand jamais, ils ne pourront passer à côté d’une des meilleurs plumes policières de notre temps !

Rabbott.jpg Une Famille Trop Parfaite de Rachel Abbott. Belfond
"Les gens font toutes sortes de choses étranges pour des raisons qu’eux seuls saisissent" Cette phrase d’apparence anodine reflète presque idéalement l’univers du thriller pavé de mauvaises intentions souvent inexplicables. Sleep Tight (que nous préférerons au racoleur Une Famille Trop Parfaite) confirme le sens inné de Rachel Abbott pour mettre à jour la cruauté domestique, la violence ordinaire et la folie invisible. Tout a été écrit sur l'auteure : ses débuts en auto production, son irréductible carré de fidèle, ses publications directement accessibles sur Amazon et aujourd’hui – enfin reconnue des professionnels de la profession -, une des auteures les plus authentiques qui soient. On l’a vu avec Le Passé de Samantha Hayes par exemple, le thriller dit psychologique a tendance à s’essouffler, à tourner en rond. Surement trop économes de ressorts narratifs puissants, beaucoup d’auteurs cherchent un second souffle. Ici, Rachel Abbott revient à la base même de tout bon polar psychologique, de ceux qui vous mettent la chair de poule et vous obligent à tourner les pages, c’est-à-dire le suspense. Mais le suspense avec un grand S. Une femme ; Olivia, et ses trois enfants sont menacés par leur père et mari, Richard, ce dernier déséquilibré et furieusement possessif à l’égard de sa femme. D’autant qu’Olivia n’a jamais oublié un amour brisé neuf ans plus tôt. Abbott recycle avec une maitrise rarement atteinte sauf chez Lisa Gardner, Harlan Coben ou Peter Watson le thème de l’ogre. Ces hommes furieusement obsédés à double personnalité chers aux thrillers anglo-saxons font le bonheur du lecteur quand à chaque instant leur déséquilibre peut les pousser à repousser l’intrigue encore plus loin dans l’épouvante et la folie. Tom Douglas le héros récurrent d’Abbott, moins à la manœuvre que dans les précédents opus, va avec son équipe remonter une machination qui n’a rien à envier aux grandes affaires de serial killers ou de disparitions non élucidées. Cinquante page de moins et on tenait un chef d’œuvre.

Cutter.jpg Troupe 52 de Nick Cutter. Denoël
Inenvisageable de terminer cette année meurtrière sans rendre compte de ce roman terrible qu’est Troupe 52. "Survival" hystérique, il met en scène cinq scouts de quatorze ans et leur chef médecin de son état partis faire du camping sauvage sur une île canadienne. De Sa Majesté des Mouches - auquel il emprunte beaucoup - à Hunger Games en passant par Battle Royale, on retrouve dans Troupe 52 le thème de la survie en milieu hostile et des relations interpersonnelles qu’il entraine dans une micro société adolescente. Le petit groupe, très hétérogène et constitué de personnalités particulièrement différentes va, dès son arrivée, être confronté à une horrible découverte. Celle d’un homme plus mort que vivant dévoré de l’intérieur par une sorte de ver monstrueux. Commencent alors la tragédie de la contamination et les horreurs de l’infection. Les uns après les autres les protagonistes de cet effrayant cauchemar vont être touchés et irrémédiablement gagnés par une ignoble faim inextinguible qui les ramène à l’état de bête sauvage dévorant tout et n’importe quoi sans éviter un inexorable décharnement. Le roman, écrit sous pseudo, ne se contente pas d’être un simple témoin d’un stupéfiant effroi. Il dévoile surtout que derrière cet affreuse affaire, militaires, scientifiques, parents et habitants sont conscients, étudient et surveillent même l’abominable phénomène né de l’esprit malade d’une sorte de Menguele 2.0 qui, dans l’idée de mettre au point un régime amaigrissant à base de parasites intestinaux terriblement puissants, à créée la plus terrible des contagions. Nos malheureux scouts abandonnés de tous, confinés dans la plus stricte quarantaine vont devoir tenter de quitter l’ile. Troupe 52 est destinés à des lecteurs avertis. De ceux qui apprécient la terreur et l’épouvante quand elles s’invitent dans le quotidien et le monde heureux de l’adolescence. De ceux qui n’attendent pas de happy end où un vaccin magique viendrait mettre fin à ce monstrueux empoisonnement. On rejoint dans ce roman décidément toxique – en plus sauvage – le meilleur des premiers Stephen King.


Evénements et Biographies Malades

Lus récemment

guarnieri2.jpg Le Sosie d'Adolf Hitler de Luigi Guarnieri. Actes Sud
Depuis une trentaine d’années, la mode du roman historique mêlant habilement fiction et réalité n’en finit pas. Elle offre aux auteurs qui en jouent l’opportunité de réécrire certains grands événements ou d’en inventer de nouveau. Beaucoup même en ont fait leur marque de fabrique (Philip Kerr, Jean D’Aillon…) C’est à ce jeu si excitant que se livre dans Le Sosie d’Adolf Hitler Luigi Guarnieri subtil écrivain italien dont le premier roman La Double Vie de Vermeer (2006) empruntait déjà ce procédé. Ici, c’est à la recherche de faux Adolf Hitler que l’on part. Un agent de la CIA remonte durant quinze ans la piste d’un sosie du Führer mettant à jour vingt ans d’histoire horribles débutant dans les ruines de Berlin jusqu’aux terribles internements au goulag. On apprend (vrai ou faux ?) que devant la défaite inéluctable, l’opération Bis et le programme Janus – consistant à "dresser des sosies" avaient été mis sur pied pour faciliter la fuite d’Hitler et faire croire à sa mort dans le bunker le 30 avril 1945. Cette idée courut tant qu’après la guerre des centaines de "faux Hitler" se manifestèrent de manière plus ou moins fantaisistes. Guarnieri, à la manière d’un Philip Kerr avec son célèbre Bernie Gunther, nous subjugue par une enquête passionnante et mortifère. Il nous plonge dans la dernière retraite d’Hitler où, totalement ravagé, le dictateur déchu dirige une armée de fantômes et vit dans une peur et un stress permanents. On parcourt avec les fuyards (Bormann, Stumpfegger, Axmann…) un Berlin spectral et dévasté. Enfin, on découvre, atterré d’horreur, la vie d’un pauvre homme (tenu pour Hitler par les russes) dans l’enfer de la Kolyma. Au final, on reste pantois devant l’accumulation des faits – il faudra attendre la fin pour séparer le vrai du faux ! - et leurs imbrications narratives. On est aussi porté par l’écriture précise et foisonnante de l’auteur qui n’est pas sans rappeler, et ce n’est pas rien, celle des Bienveillantes de Jonathan Littell.

cointet2.jpeg Les Hommes de Vichy de Jean-Paul Cointet. Perrin
Jean Paul Cointet à qui l’on doit, entre-autres, une superbe Histoire de Vichy et le brillantissime Hitler et la France qui précisait la place que la France "sorte de Grande Suisse dévolue au tourisme et aux produits de luxe" revêtait pour Hitler, propose ici Les Homme de Vichy. On croit bien connaître – considérant l’importance de la littérature sur le sujet – cette période et ses protagonistes. Lourde erreur car exceptés Pétain, Laval, Darlan et dans une moindre mesure Darnand et Déat, que sait-on réellement de ces hommes qui constituèrent un gouvernement, des cabinets et prirent des décisions capitales pour la France reclus dans un hôtel de luxe pour curistes cacochymes ? A vrai dire – et c’est tout l’intérêt du livre – peu de choses. Se retrouvèrent à Vichy dans ce qui devint vite le camp Pétain et le camp Laval des hommes venus d’horizons les plus variés aux formations allant de Normale Sup à Polytechnique (les ENA de l’époque...) au simple bachot. Brillants pour la plupart, les hommes de Vichy ne constituaient pas un tout et n’étaient pas guidés par les mêmes ambitions même si ils croyaient en une légitimité nouvelle dégagée du parlementarisme. Cointet pointe les différentes familles parmi cet aréopage hétéroclite. Des doctrinaires aux conseillers du Prince en passant par les croisés de l’Europe Nouvelle. On découvre des noms oubliés comme Marion, Romier, Du Moulin de La Barthète, Valentin… Ou des plus connus comme Darnand, Pucheu et… Mitterrand (francisque 2202 sur 2600 attribuées) Chacun œuvrait dans les ministères hôtels satellites entourant le vaisseau amiral où résidait le premier cercle avec cette illusion du pouvoir savamment entretenu par la propagande. Au final, très peu furent fortement inquiétés et beaucoup moururent dans leur lit. On reconnut que la plupart n’avait pas commis l’irréparable mais participèrent comme le dit l’auteur concernant Darnand à "un régime qui promettait un relèvement national et s’effondrait dans le déshonneur".

JCL2.jpg Jean-Edern Hallier, l'Idiot Insaisissable de Jean-Claude Lamy. Albin Michel
Vingt ans après sa mort, que reste-t-il de Jean-Edern Hallier, cet énergumène des lettres françaises post soixante-huitardes ? A vrai dire, et en dépit du remarquable travail de Jean Claude Lamy que nous avions rencontré pour sa biographie de Bernard Buffet et qui témoigne de l’agitation sans bornes du "Celte borgne", pas grand-chose ! Une sorte de champ de ruines encore fumant d’obsessions, de mensonges, de frustrations et de mauvais traitements. Don DeLillo a écrit que "Le talent est plus érotique quand il est gâché". Comme écrit pour Hallier ! Jean Claude Lamy, grand reporter à France Soir qui connut de près Jean-Edern reprend ses aventures chacune née d’une défaite, d’une spoliation, d’un manque, d’une persécution imaginaire devenu réelle… Le biographe écrit "Être à la fois un écrivain de race et un aventurier de haut vol, c’est l’ambition de Jean-Edern Hallier qui, pour s’arracher à ses désespoirs quotidiens se lance à cœur perdu dans des histoires insolites" S’inscrire dans la tradition de l’écrivain d’action après Hugo, Lamartine et Malraux et avant BHL ! Écrite page 465, cette phrase aurait pu faire figure de présentation. Tout comme celle de Jean-François Kahn, un temps condisciple de JEH : "A quinze ans c’était un petit génie. Il n’a pas évolué après" On le sait tout vient de l’enfance. Pour JEH, c’est la perte d’un œil qui lui donnera du nez. Repérer les pigeons, accuser les fripons, dénoncer les magouilles en fignolant les siennes tel était son talent. Démoli par l’alcool et la cocaïne, la vie de JEH sera un long chemin de croix, un Évangile du Fou dictée par de pathétiques bravades et de réels chagrins. Tel un enfant, Hallier ne supportait pas que l’on ne cède pas à ses caprices.(lire la suite...)

Figures_Mal.jpg Figures du Mal dirigé par Victor Battaggion. Perrin/Sonatine
Déjà associés "pour le meilleur et pour le pire" (Criminels, Justiciers), les éditions Perrin et Sonatine, l’une spécialisée dans l’Historique, l’autre versée dans le Crime s’unissent à nouveau pour nous livrer ce remarquable essai. Figures du Mal reprend la formule du catalogue utilisée dans les précédentes collaborations et tente l’audacieux pari de recenser vingt et un monstres - au travers d'histoires vraies - tous proches de la figure du Mal. Les contributeurs rassemblés sous la direction de Victor Battagion s’en sont tenus aux figures purement historiques même si un Landru ou un Charles Manson ont acquis le statut de personnage historique uniquement par l’imposante et ignoble stature de leurs méfaits. Traité chronologiquement ces figures du mal commencent à Rome où, on le sait, tous les chemins – même les plus fangeux – mènent. Caligula et Néron ouvrent les hostilités et révèle des faces de leur médailles que l’on ignorait. Le Moyen Age s’en suit trainant ans son sillage les affreux Gilles de Rais ou Vlad l’Empaleur, un peu de Renaissance avec les Borgia et nous voilà très vite dans l’ère moderne et ses dictateurs fous ou leurs séides : Mao, Heydrich, Pol Pot ou Idi Amin Dada. Force est de préciser qu’une distinction aussi cynique soit elle est à apporter. En effet, nous avons les tueurs de masse engagés dans un processus historique – aussi meurtrier soit-il – qui tuent parce que c’est la guerre (Ivan le Terrible, Mao, Hussein…) ! et, parallèlement, les assassins par plaisir, par conviction ou par nécessité personnelle (La Voisin, Nikolaï Iegov ou Ben Laden…) Par définition, cette galerie de scélérats, ne peut bénéficier de la moindre circonstance atténuante. Tous ont choisi la mort… des autres ! Certains sont même honteusement morts dans leur lit (Amin Dada, Pol Pot…) Parmi cet hideux inventaire, nous avons retenu une femme (comme quoi..) frénétique dans l’assassinat qu’elle ordonne ou commet, hystérisée par la torture qu’elle inflige, rendue à l’état animal quand elle prolonge sans fin d'invraisemblables calvaires. Cette femme, c’est la hongroise du 17e siècle Elisabeth Bathory que les auteurs ont surnommée "l’Esthéticienne des Carpates". C’est faire beaucoup d’honneur à ses gestes odieux.

Le_Guern.jpg Beigbeder, L'Incorrigible de Arnaud Le Guern. Editions Prisma
Écrire sur Frédéric Beigbeder est plus compliqué qu’il n’y paraît. Faut-il brosser le portrait d’un enfant du siècle né avec une cuillère en argent dans la bouche ? Faut-il faire la critique d’une dizaine de livres indexés sur des modes éphémères ? Ou, enfin, faut-il tenter de donner de la consistance à un auteur qui passe son temps à calibrer la légèreté. Pour nous, qui eûmes la joie de fêter en 2010 les 5 ans des Obsédés Textuels par une soirée intitulée « Beigbeder en Vrai », où l’auteur se révéla un invité délicieux, le béarnais est essentiellement victime d’une forme de modestie bien élevée. Arnaud Le Guern se tire pas mal de l’exercice en ouvrant son essai par « Ceci n’est pas une biographie de Frédéric Beigbeder ». En effet, il nous explique que rendre important la vie de l’histrion des lettres françaises n’était pas forcément bien vu. Alors, Le Guern, qui manifestement regrette de ne pas avoir été un ami proche du prophète (religion Caca’s club et whisky coco) et qui se serait bien vu en Simon Liberati, revient sur toutes les étapes (pub, critique, cinéma, édition...) et les moments importants qui ont jalonné la vie du fêtard sur doué. Arnaud le Guern bâtit son texte comme un roman beigbederien, mêle fiction, semi fiction (le mieux !) et réalité. Il revient sur les périodes essentielles de la vie du Cyrano du Flore et dévoile une sorte d’hyperactivité qui bat en brèche les préjugés sur le bonhomme. Les entretiens vrais-faux ne nous avance guère car Frédéric Beigbeder est modeste et donc parle beaucoup mieux des livres et des auteurs qu’il aime (Bret Easton Ellis et Jay McInerney devraient lui payer des royalties) que de son propre travail. Nous qui tenons Un Roman Français pour un des roman personnels majeurs de ces dernières années, regrettons que Le Guern n’est pas approfondi son travail sur l’œuvre du patron de Lui. On passe néanmoins un très bon moment avec ces deux lascars. Frédo est et sera comme Jean Do : un grand écrivain facultatif.

SB1.jpg Les Dernières Paroles des Condamnés à Mort de Stéphane Bourgoin. Ring
Depuis que Stéphane Bourgoin a changé d’éditeur (Après Grasset déjà cinq parutions chez Ring et une à venir…) son style a pris du muscle. De là a y voir l’influence de David Serra (un temps agent et éditeur de M. G. Dantec récemment disparu) personnage controversé et as du marketing littéraire, il n’y a qu’un pas que nous n’hésiterons pas à franchir. En effet, cette écriture au couteau qui enchaine les faits divers dans une répétition macabre établissant ainsi un catalogue funèbre rappelant France Orange Mécanique de Laurent Obertone chez le même éditeur audacieux donne au travail de moine copiste de Bourgoin une sombre régularité affichée dans l’inventaire kilométrique dressé de tous ceux passés par la peine de mort et de leurs réactions. Stéphane Bourgoin cite, bien entendu, ses sources qui nous renvoient souvent à des forums et sites spécialisés sur le sujet. A retenir de ce travail unique même si parfois "assommant" nombre d’anecdotes sur la peine de mort et ses à-côtés : condamnation des femmes, professionnalisation des bourreaux, procédés employés, évolution des techniques, ratés technologiques, différences selon les peuples et les civilisations, curiosités anatomiques et médicales, préférences sociétales… Tout est passé en revue ! Rien qui ne fasse question n’est occulté. Mais ce qui justifie le titre du livre réserve des perles noires. Pour combien de convertis de la dernière heure appelant de leurs vœux la grâce divine, il y a d’irréductibles bravaches aux derniers mots dignes d’Alexandre Dumas ou de Gaston Leroux. En vrac : "c’est beau hein, l’agonie d’un homme", "Si vous avez un message à transmettre au Diable, n’hésitez pas à me le dire, je le verrais bientôt" Et celle-ci, pour nous la meilleure : "Je suis trop beau pour mourir !" Avec ce nouvel opus, Stéphane Bourgoin continue de creuser son sillon mortel et reste au top quand il s’agit d’évoquer le pire.

Interview-Portrait de Philippe Manoeuvre (février 2017)

Saison de Retraite…

La République du Rock est en émoi. Après la publication de chiffres toujours plus alarmants concernant l’industrie du disque, après les décès d’acteurs fondamentaux du mouvement et la parution en forme de bilan superbement illustré du somptueux Rock & Folk, 50 Ans de Rock de Christophe Quillien, nous avons appris il y a peu le départ de son très médiatique ministre de l’information. En effet, Philippe Manœuvre, l’incontournable commentateur des hauts faits de notre démocratie prend sa retraite après vingt-quatre ans de service. Ayant œuvré sous ses ordres au début du siècle, nous lui avons proposé cette rencontre pour tout connaître d’une décision comme d’une carrière. C’est en l’attendant (peu, l’homme est ponctuel) dans la même brasserie, au pied de son domicile, que nous nous remémorons ce premier rendez-vous de juin 2000 où Phil Man (qui fêtait ce jour-là ses quarante-six ans et buvait encore… !) nous avait recruté – séduit par une lettre envoyée au journal – pour nous commander une longue story sur Janis Joplin qui, curieusement n’avait jamais été faite auparavant. Le papier, paru en janvier 2001, nous pris un mois d’aout et notre collaboration dura dix-huit mois. Période pendant laquelle nous récidivâmes avec une autre story Bob Marley très orientée polar tropical et la tenue de la rubrique Livres. L’homme qui se tient devant nous, styliste hors pair vers qui le diable du rock en personne se tourne quand il manque d’inspiration, montre une aménité tranquille qui parvient difficilement à cacher une vivacité et une autorité naturelles (ses "J’ai un journal à finir" prononcés des années plus tôt résonnent encore à nos oreilles) Il nous fait une sacrée fleur en acceptant cet interview-portrait car, même si quand ces mots seront en ligne nombreux auront été à relayer l’information, beaucoup voudraient bien lui prendre quatre-vingt-dix minutes de son temps et approcher ce Chevalier des Arts, des Lettres... et du rock lourd ! Le temps de brancher… deux dictaphones, et l’on démarre. Dernière de couv’ !

PM_portait.jpg

Le rock critic le plus célèbre de France ne laisse pas d’évoquer, pour justifier son départ, la nécessité de céder la place aux jeunes, de tourner la page… Bref, des raisons qui, sans nullement mettre en doute sa parole, semblent aussi légitimes que peu convaincantes car après tout l’homme n’a que 62 ans et, quand on le découvre chaque mois toujours aussi enthousiaste, aussi fédérateur et aussi curieux. En bref toujours aussi jeune… on cherche vraiment la raison d’une telle décision. (Au moment où nous posions ces questions, la toute nouvelle paternité du rocker n’avait pas encore était annoncée et rétrospectivement elle répond à ce leitmotiv qui nous obsédait « Pourquoi Manœuvre lâche l’affaire ? Pourquoi Manœuvre lâche l’affaire ? Pourquoi Manœuvre… » Phil Man en plus de ce qu’il allait nous révéler voulait AUSSI tout simplement profiter de femme et enfants – Ulysse n’a que cinq ans et il ne veut sûrement pas refaire l’erreur de l’absence et de l’aveuglement commise avec Manon, 29 ans). Il nous avait confié en 2000 qu’il avait eu un coup de mou autour de 1997/1998 mais que tout était reparti avec les groupes à guitares du début du siècle. Alors, Phil Man tire sa révérence certes le même jour qu’Aretha Franklin mais aussi quand Les Insus carbonisent les scènes. On veut des précisions et connaitre son état d’esprit...

Les Obsédés Textuels : Commencer un portrait par la fin n’est pas figure courante mais votre actualité l’impose. En effet, c’est ce mois-ci que vous avez décidé de mettre fin à votre poste de rédacteur en chef de Rock & Folk après 24 ans, non seulement, de bons et loyaux services mais aussi, votre modestie devrait-elle en souffrir, d’une saga personnelle à nulle autre pareille dans la presse française.

Philippe Manœuvre : Mon état d’esprit est indescriptible car toute ma vie j’ai été rédacteur en chef. J’étais le plus jeune rédacteur en chef de France. A 25 ans j’étais rédac’ chef de "Métal Hurlant", ça a duré sept ans jusqu’en 1984 et je suis redevenu rédacteur en chef de R&F en 1993 jusqu’à aujourd’hui. J’étais donc devenu un chef du rock en France. Un chef très contesté au début mais j’ai réussi petit à petit à imposer mon style, à réunir une joyeuse équipe et à faire de l’animation culturelle un certain nombre d’années. Alors ayant toujours été rédacteur en chef, je me pose désormais la question du futur. Qu’est ce qui va se passer ? Je ne suis plus rédacteur en chef de rien, snif… (rires)

CQ4.jpg

L’homme qui nous parle semble en effet habité par le doute, presque anesthésié par la vie erratique qui s’impose à chacun qui choisit d’être le témoin d’un monde de fous. Il enchaine :

Vous savez 62 ans c’est rien, je pourrais continuer jusqu’à 70 ans, la loi m’y autorise mais j’ai eu une sorte de révélation quand Patti Smith m’a déclaré il y a quelques jours quand je l’interrogeais sur les modes de consommation musicale "Je trouverais scandaleux qu’une femme de 71 ans juge les pratiques de gamins de 15 ans" (rires) et là je me suis dit : "quelle noble sagesse". Moi j’ai fait le boulot, j’ai formé (au sens éduqué musicalement—NDLR) trois générations d’auditeurs. Maintenant j’aspire à trier mes disques, à réfléchir sur le rock autrement. Bref, ne plus être au cul de la machine. Un journal c’est une maîtresse quand même très exigeante. Depuis vingt ans jamais plus de quinze jours de vacances en été, toujours aux aguets : « Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire pour améliorer le journal ? Ah ce nouveau groupe il faut en parler ! Tiens celui-là est mort il faut vite une nécro. En plus, il y a la lassitude. Il y a des disques qui paraissent pour la quatrième fois ! Public Image par exemple. On en a parlé à chaque parution avec enthousiasme mais là je crains de ne pas être à la hauteur d’un énième laïus. L’an dernier, et pour la première fois dans l’histoire du rock, le profit des rééditions a été plus important que celui des nouveautés. Moi ça ne me convient pas ! Je continue d’aller voir des jeunes groupes (Sore Losers deux jours avant. NDLR) et quand je les entends, pour la plupart, ils me laissent à penser qu’il n’y a aucune crainte à avoir sur l’avenir du rock même si certes ce sont les dinosaures (U2, Gun’s & Roses, McCartney, Les Insus…) qui remplissent plusieurs fois le Stade de France et qui ont entre 62 et 74 ans (rires). Désormais, la nouveauté se cantonne dans les clubs et nous, les rock critics, n’arrivons pas à les en faire sortir, à les faire émerger au meilleur niveau. Au mieux ils passent au Bataclan ! Fini le cursus honorum : Bataclan, Olympia, Zénith, Bercy, Stade de France… Et puis on travaille sur le Titanic. Le bateau coule (depuis 1994 le MP3 a supplanté le disque. NDLR) et les professionnel assistent à la catastrophe sous les lazzis. C’est pathétique…

La lassitude aurait donc le dernier mot ? Aurait raison du bondissant Manœuvre ? De l’homme qui a rendu le rock essentiel, palpable et familier... Nous ne sommes pas le loin de le penser en entendant Philippe parler avec une voix posée, monocorde, quasi sépulcrale ce qui n’est pas dans ses habitudes…

PM_jeune.jpg

PM : Non, non mais en tout cas, elle me guette ! Vous savez Cedric, j’ai toujours dit que lorsque je ne me jetterais plus sur la pile de disques envoyé au bureau, il faudrait que je m’interroge. Et bien là, je ne me jette plus dessus parce que je reçois moins de disques, que c’est pour beaucoup des rééditions et puis – ça vous intéressera au premier chef – il y a une pléthore de littérature rock de tout acabit plus ou moins légitime. Je reçois plus de livres que de disques. C’est un délire, un tsunami. Tous les éditeurs veulent avoir leur livres rock, sortent des romans qui voudraient nous faire croire qu’ils vont nous révéler des tonnes de secrets jusqu’ici cachés. Qu’est-ce que des types de 22 ans peuvent nous apprendre sur Kurt Cobain ?!

Ca y est, On le retrouve ! Peut-être rassuré par nos propos, notre homme mets les gaz, adopte une vitesse de croisière plus conforme aux cylindres qu’il cache sous son blouson. Quand on prend la peine et le temps de s’intéresser à son parcours professionnel, c’est inouï ! Commencé à 20 ans Manœuvre a eu mille vies. Pigiste, rédacteur, patron de presse, rédacteur en chef, animateur radio et télé, producteur, éditeur, directeur de collection, conférencier et on en passe. Pour couronner le tout Phil man a été l’un des premiers si ce n’est le premier (avant T. Ardisson, C. Hanouna & Co) à se créer un personnage à jamais identifiable : sorte de Tintin rock’n’roll immanquablement chaussé de ses Ray Bans et vibrionnant à l’envie. Philippe Manœuvre ou le rocker jovial et omniscient. Manœuvre l’Honoré de Balzac du binaire. Le monsieur Rock des quarante dernières années…

Amours de Jeunesse

LOT : Un exemple et un fantasme pour des générations de lecteurs ?

PM : Si vous le dites. Je suis un des rares de notre génération à avoir vécu son fantasme par ma détermination. Vous savez, j’ai reçu il y a quelques jours une lettre de ma mère qui me dit que dès l’âge de 16 ans j’affichais ma volonté d’être journaliste à Rock & Folk. Les dissertations sur Robin Trower par Yves Adrien qui parlait de Procol Harum sur dix-huit pages, les réflexions de Paringaux, le côté très universitaire de Paul Alessandrini, les articles de Garnier, de Vassal… Tout ça me berçait et m’avait donné envie de rejoindre cette équipe. Les conseillers d’orientation de mon lycée de Châlons/Marne ont demandé à mes parents (enseignants-NDLR) s’ils connaissaient quelqu’un à Paris – où tout se passait – qui pourrait m’aider à rentrer dans ce journal, dans ce monde... Mes parents ont dit non. Le conseil du monde pédagogique a alors été très clair : Stop ! Tout mais pas ça ! Mais, quand mes parents ont pris la mesure de ma détermination et de mon envie, ils ont décidé de me donner les moyens de ma politique, de me payer des études à Paris. Ils m’ont inscrit à l’EFAP (École Française des Attachés de Presse) rue Pierre Charon et à l’Université d’Assas en sciences économiques. Un an plus tard j’étais dans le courrier des lecteurs. Deux, trois plus tard j’étais à R&F sans compter un stage à RTL qui me conduira dans le train des Stones (suite à une condamnation pour détention de stupéfiants, les Stones étaient interdits de concerts en France et RTL avait organisé un concert à Bruxelles et mobilisé les trains nécessaires. NDLR) En 1974, je rentre à Rock & Folk et écrit mon premier article sur Lou Reed. Et aussi c’est le moment où les concerts arrivent enfin en France et où l’on peut voir les Who, Led Zep, Pink Floyd… Ce qui est effarant c’est que dès le début les gens du métier me disent « C’est fini, c’est terminé les années 60, réveillez-vous ! ». En même temps arrive David Bowie… Je rencontre tous mes héros : Lynyrd Skynyrd, Steve Marriott, Johnny Winter, Led Zeppelin, les Stones... C’est fabuleux et puis en même temps – Paringaux ne voulant plus écrire, c’est moi qui raconte l’histoire et je me dis « Comment peut-on faire un nouveau Paringaux pour la génération actuelle dont je fais partie ?''

PM_et_YA.jpg

LOT : Philippe Garnier et Paringaux et Dister avaient toujours pensé que c’étaient vous les rock critics de l’âge d’or qui avait créé la légende du rock…

PM : En effet, Yves Adrien qui était une sorte de chaman nous entrainait très loin, Paul Alessandrini révélait des pans méconnus de l’histoire de chaque groupe. Et puis surtout comme vous l’avez dit, ce sont eux qui ont créé ce qui allait devenir la légende du rock à partir de saillies d’interviews ou de légendes urbaines. Les stars étaient loin d’être toujours faciles ou même respectueuses. Je me souviens d’Eric Clapton me regardant avec mépris et ne me le faisant pas dire quand j’évoquais la possibilité d’une réédition des Cream. "Les Cream, ça intéresse quelqu’un ? pfff…" Mais bon en résumé, j’ai rencontré tous les géants qui ont fait l’entertainment du XXe siècle. J’aurais une anecdote sur chacun…

Dylan is Dylan

LOT : Étonnement, vous qui en rêviez avez laissé à Nikola Acin (disparu en 2008. NDLR) l’interview de Bob Dylan au début des 00’s…

PM : Ah cette histoire ! Tout le monde se posait des questions. Ça été un scandale incroyable. Et puis Nick Kent (auteur de "l’Envers du Rock" et rock critique anglais culte. NDLR) m’appelle et me dit « Tu envoies le gamin là. T’as raison j’aurais fait pareil » Parce que si il y avait quelqu’un qui devait y aller c’est bien ce gamin de vingt ans qui connaissait les chansons de Dylan par cœur, qui essayait d’écrire comme lui, de jouer de la guitare comme lui et qui avait tous ses disques et était intarissable sur le Zim, moi franchement je lui ai dit : tu es plus qualifié que moi vas-y. Et il a fait un super boulot et Dylan lui avait dédicacé sept albums ce qui était rarissime chez Dylan.

LOT : Phil Man altruiste ?

PM : Oui c’était de l’altruisme parce qu’être chef ce n’est pas tout le temps se servir en premier à la différence des hommes politiques. C’est avoir beaucoup d’abnégation, je veux le mieux pour le journal, tirer le meilleur de mes pigistes. Mais parfois cet altruisme se heurte au mur de l’habitude, les Stones par exemple ne voulait être interviewé que par moi parce qu’on se connait depuis 1973 et que des liens se créaient. je suis aussi très proche d'Iggy Pop. En quarante ans, rien que de très humain…

Pour notre part nous pouvons témoigner de cet altruisme et de ce désintéressement quand Philippe nous a offert de – fait rarissime - cosigner un éditorial que nous avions remanié à sa demande en juillet 2000…

LOT : La transition est toute faite pour vous demander votre avis sur l’attribution du Prix Nobel à Bob Dylan (Barry Miles nous confiait en octobre que c’était une plaisanterie et que nombre d’écrivains le méritaient bien davantage…)

Dylan3.jpg

PM : Eh bien moi, pas du tout ! Moi je dis Bob Dylan a été la voix d’une génération. Il nous a dit des choses sur lesquelles des gens ont calqué leur vie, comme "Pour vivre hors la loi il faut être honnête", il nous a dit aussi : "Tu n'as pas besoin de Monsieur Météo pour savoir d’où vient le vent". Il nous a alerté sur les maîtres de guerre, ceux à qui profitait la guerre. Il nous a posé un certain nombre de questions tout ça très bien écrit. La littérature elle est là et en plus il y a du sens. On a décidé d’honorer un homme qui a écrit 600 poèmes que les gens connaissent et qui ont une grande puissance. Ce sont des incantations modernes. La poésie moderne c’est le rock, c’est la musique. Rimbaud c’est Syd Barrett, le brillant génie qui se saborde et qui fout tout en l’air. Alors ceux qui sont contre cette distinction sont des jaloux. Les littérateurs hurlent en disant qu’on vient braconner sur leur terre. Et alors ?!

LOT : Vous avez autre autres fréquenté les plus grandes stars celles des seventies – les vraies, les demi dieux… mais vous avez toujours conseillé aux plus jeunes « N’essayez jamais de devenir ami avec vos idoles » Avez-vous toujours respecté ce principe et à quoi vous a-t-il conduit et que vous a-t-il épargnée ?

PM : Oui c’est fondamental. Épargné beaucoup de commisération surtout… J’ai un de mes journalistes qui s’est retrouvé entre Bowie et Jagger qui parlaient du Nouvel An et de l’ile paradisiaque où ils comptaient aller, et qui d’un coup leur sort "Je peux venir ?" Regard et sentiment de mépris le cueillirent sous le menton. Moi–même, je l’ai vécu dans certaines situations… Distance chaleureuse et amitié tacite constituent les bonnes formules.

A ce stade de l’interview, nous restons comme à chaque fois qu’il nous a été donné de rencontrer cet homme, stupéfait par la double personnalité de ce Gémeaux. Derrière cette façade joviale, rieuse, se cache un esprit en action, une intelligence lucide et mélancolique. Le garçon manie les concepts, développe des batteries d'arguments dont tant ne le pensait pas capable. Mais c’est bien connu "on est un con !"

Mélange des genres

LOT : Votre curiosité vous a conduit à privilégier la polyvalence des sujets. Amateur de hard rock, vous avez réussi à ne jamais tomber dans une sur-spécialisation, passionné de BD, vous avez joué un rôle décisif dans Métal Hurlant sans délaisser le rock, fou de cinoche, vous lui avez toujours fait la part belle dans R&F. Enfin, et c’est le domaine qui nous intéresse le plus, lecteur d’à peu près tout, vous avez mis un point d’honneur à défendre l’écrit, à lire en anglais avant tout le monde et de rendre compte des ouvrages rock indispensables (Led Zeppelin, Motley Crue, Dee Dee Ramone…) Vous avez très tôt été poly « contre-culturel »

PMIP.jpg

PM : Ça c’est à cause de Jean-Pierre Dionnet (Né en 1947, cofondateur de Métal Hurlant et des Humanoïdes Associés-NDLR) Sinon moi j’aurais juste écrit des articles. Un jour Dionnet me dit "Mais tu lis quoi là ?", C’était un bouquin de Bukowski que m’avait passé Garnier. Il voit ça et il me dit "Mais il faut traduire ça !" Avec ton pote Garnier qu’est toujours aux USA…. C’est vrai que d’être là-bas ça permettait de connaître Hunter Thompson et d’autres auteurs inconnus ici. On avait droit à sept ou huit voyages par an donc on était toujours fourrés à New York ou à Los Angeles dans les librairies avec Garnier et on se refilait les bons auteurs. Lui avait découvert James Crumley avant tout le monde, Gregory Dunne aussi. On a retrouvé Selby, on a édité dans Speed 17 (collection dirigée par PM aux Humanoïdes Associés. NDLR) Hunter S Thompson et surtout Bukowski... et Garnier traduisait différemment de ce qu’on pouvait lire habituellement et moi je corrigeais… Avant Internet, traduire c'était l'horreur Par exemple quand Hunter S. Thompson parlait des socquettes Ivy League de l’Université de Boston, si tu n’avais pas la clé, tu traduisais n’importe comment… Ce genre de choses a beaucoup occupé ma jeunesse…

Journaliste médiatique (même s'il s'en défend) par excellence, PM a réussi à passer de la presse écrite à la télévision puis la radio sans peine et en étant à l’aise dans chacune des disciplines. Avec un physique, une voix et une signature qui l’ont très vite inscrit dans le patrimoine immatériel de la presse française. Ne serait-ce que de le voir dans un salon du livre, une conférence ou une présentation cinématographique et de voir le monde qui vient à lui – comme vers un gourou - pour comprendre l’importance de "la marque" Philippe Manœuvre.

Monceaux de bravoure

L’idée est désormais de savoir, au cœur de des aventures multiples et variées et parmi les dizaines de vedettes et stars qu'il a rencontrées celles qui l’ont le plus – ou tout du moins beaucoup marquées.

La-Terre-promise.jpg PM : Attendez Cedric, il y en a tellement. Bon allez comme ça, En 1, le tournage du Mad Max 3 en Australie avec Tina Turner et Mel Gibson pendant dix jours c’était vraiment merveilleux. Passer du temps avec des personnalités pareilles, quelle chance ! En 2, La première tournée des Scorpions Monsters of Rock en URSS en 1987 n’était pas évidente. On a vécu des aventures incroyables. C’était Tintin chez les Soviets. On avait des T-Shirt Harley Davidson, c’était la mode… Mais les russes n’avaient jamais vu ça et ils nous proposaient d’énormes boites de caviar en échange de nos T-shirts, de nos santiags. Tout était très surveillé mais on marchait dans la rue et les mecs nous escortaient en nous proposant caviar, vodka… En 3, La tournée américaine de Johnny de 2014 pendant quinze jours reste un grand souvenir aussi parce que j’ai découvert un pur rocker qui s’est toujours battu pour le rock. Quel cadeau ! On a fait Washington, Boston, New York, Miami, New Orleans, Dallas souvent en jet privé. On arrive à Dallas et Johnny de balancer : "Johnny Hallyday au Texas ça a de la gueule non !!" Ce soir-là, il a chanté comme jamais. La foule franco américaine était géniale. C’était formidable, vraiment une aventure unique…

Il y a quelques semaines, Christophe Quillien, qui avait déjà œuvré pour les quarante ans du titre publiait aux Éditions du Chêne un beau livre exceptionnel intitulé Rock & Folk 50 ans de Rock. PM en signait comme il se doit la préface qui – marque de son professionnalisme et de son exigence - n’a quasiment rien en commun avec celle écrite dix ans plus tôt. Les mots roulent, glissent, se baladent sous sa plume, toujours renouvelés jamais ringards. C'est là que Manœuvre est grand ! Particulièrement saisissant est cet exercice littéraire passionnant et semé d’embuches que représente cette Discothèque Idéale couronnée de succès, où chaque mois le journaliste signe la biographie d’un disque culte.

La_DI.jpg

LOT : Comment faites-vous pour mêler ainsi la documentation pointue et la littérature qui conjuguées laissent groggy… ?

PM : J’essaye de ne pas être ennuyeux. Comme un guitariste rock, il faut de l’attaque. Pour quelques uns de ces disques j’étais là pour l’enregistrement… Quand j’ai commencé "La Discothèque Idéale" c’était un peu pour remettre les pendules à l’heure et réévaluer les albums à leur juste titre (Halte à ce genre d’ineptie "Sonic Youth ne fait plus de bonne musique car ils ont signé chez une major") J’ai voulu m’attaquer à certaine vaches sacrées dont Les Inrocks a coup d’oukases avaient fait des religions. C’était normal, ils s’étaient inscrit en creux de R&F. Ma recette ? Des recherches, des histoires que seuls nous les rock critics chevronnés connaissons. Vous parlez de biographie d’un disque, c’est tout à fait ça. A partir de 2003, je me suis dit on va parler de la musique et des disques autrement. On va simplement raconter comment ça s’est passé. Alors pour les dix premiers ça va très vite mais après pour en faire cent on était là au cul de la machine (expression manœuvrienne par excellence-NDLR) et les polémiques gonflaient avec le choix de disques "Pourquoi celui-ci et pas celui-là ?" Bref, je l’ai fait et on est presque à 80 000 exemplaires pour les deux volumes avec un troisième à venir. Pour ces histoires de littérature qui vous tiennent à cœur, il faut dire aussi que j’ai arrêté de boire en 2000, j’ai récupéré mon cerveau, ça a pris deux, trois ans… A l’époque, j’étais avec Virginie Despentes qui poussait beaucoup pour qu’on parle de littérature dans R&F et comme elle jouait quasiment le rôle de rédactrice en chef adjoint. Elle faisait intervenir des Ravalec, Houellebecq et autres écrivains proches du journal…

Livres and Let Die

LOT : Littérature encore. A 20 ans à Châlons sur Marne à l’époque, que lit Philippe Manœuvre ?

PM : Déjà pas comme tout le monde ! Un mélange de symbolistes français (Huysmans, Jean Lorrain…) et de beatniks américains (Kerouac, Burroughs..) Sans oublier Lautréamont et les surréalistes, j’avais une passion pour André Breton dont Captain Beefheart était pour moi la réincarnation. Le dadaïsme en blues…

LOT : Littérature toujours. Aujourd’hui à 62 ans, que lit volontiers Philippe Manoeuvre ?

PM : J’ai quelques livres de chevet : "Le Club des Hachichins" de Théophile Gautier dont je ne me lasse pas (il récite un passage…), Les Contes Drolatiques (Balzac) et puis des biographies rock, Nadja d'André Breton et toujours des livres d’interviews de Burroughs ou de Thompson qui trainent. J’aime aussi lire des polars scandinaves dont ma femme raffole.

N’oublions pas, même si nous les avons déjà évoquées, les activités d’éditeur de Philippe aux Humanoïdes Associés et à Albin Michel. Aux Humanoïdes la collection Speed 17 proposait déjà un catalogue impeccable avec Hunter S. Thompson, Selby ou Gregory Dunne comparable dans sa vocation aux rubriques Contre-Cultures et Border Lignes de notre site.

PM : C’était des gens que personne ne voulait publier au départ. Bukowski, le monde de l’édition hésitait depuis dix ans. Même son agent n’en revenait pas. Il nous dit « ça vous intéresse vraiment ? Qui va traduire ? Philippe Garnier, connais pas. Quels titres voulez-vous ? Bref, Grasset avait un titre mais n’osa pas le sortir. Quant à nous, on dépassa les 30 000 exemplaires et 60 000 après son fameux passage à "Apostrophes" (l’auteur était venu avec des bouteilles de vin blanc qu’il buvait pendant l’émission finissant fin saoul, chapitré vertement par Pivot et Cavanna notamment. NDLR)

Speed17.jpg LOT : Rock & Folk s’est toujours voulu un journal pour rock critics à la sensibilité d’écrivains tels Paringaux, Adrien, Garnier, Ducray, Chalumeau, Eudeline, etc. Je sais que c’est capital pour vous cette idée de qualité littéraire…

PM : Bien sûr, un journal c’est comme un être humain, on a de temps en temps besoin de lui redonner de l’énergie. Il n’y a pas les mêmes mots d’ordre au même moment. Seuls les vrais littérateurs savent traduire ça.

LOT : Serez-vous d’accord avec nous pour dire que lorsque l’on a atteint un haut niveau de critique, passer au roman par exemple est un exercice ingrat et rarement réussi (Adrien, Garnier, Eudeline…) De votre côté, vous vous êtes contenté des critiques et des documents. Même l’essai à la Greil Marcus, Nick Cohn ou Closterman ne vous a jamais tenté, "Ces livres d’universitaires lourds et lugubres" écrivez-vous dans votre préface de Mort au Ramones dans laquelle incidemment vous citez Jules Valles et Victor Hugo.

PM : C’est vrai j’ai longtemps été à l’abri de cette manie mais un soir il y a pas longtemps j’ai eu envie d’écrire un roman avec des personnages qui tapent plus fort, des situations qui m’ont frappées dans mon histoire chez R&F. Voilà, il y a une possibilité d’une plateforme romanesque sur le monde du rock avec un détective privé qui véhiculera mon vieux style rock’n’roll…

LOT : On assiste depuis quelques années à l’ère du littérateur rock star. Je parle de Keith Richards que vous nommez désormais vendeur de best sellers plus que guitariste, Patti Smith ou encore Bruce Springsteen qui vendent par brassée leurs autobiographies ouvragées.

PM : C’est vrai, Keith Richards a vendu plus de 250 000 exemplaires de "Life". Il a été n°1 mondial des ventes il y a trois ans. Patti Smith est dans le Top 10 français avec deux ou trois bouquins ("Just Kids", "M. Train" & "Glaneurs de Rêves". NDLR) Patti Smith je la vois très bien remplacer Boris Vian dans la littérature adolescente. Je vois bien "Just Kids" se substituer à "L’Arrache Cœur" comme à "L’Attrape Cœur" de Salinger auprès des adolescents. Patti Smith donne de la force aux ados avec cette image d’une mamie qu’on aimerait avoir, qui a tout fait et qui le restitue dans ses bouquins. Je rajouterais l'autobiographie de Neil Young et "Chronicles" de Dylan. Mais faut-il encore que tout ça soit bien traduit et que, dans le cas de Neil Young, on ne lise pas « il prit sa hache (axe) » au lieu de sa guitare !! Jean Patrick Manchette me disait toujours "Il y a toujours de bons auteurs mais de mauvais traducteurs. Il faudrait un correcteur" Un relecteur de traducteurs même si on ne rendra jamais en français la mitraillette d’un Lester Bangs... Si vous aimez le rock parlez anglais ! C’est lors d’un voyage scolaire de trois mois à Long Island que j’ai appris l’anglais et ça a tout changé. Immersion totale. Merci les parents !

La_DI2.jpg

LOT : Quel est pour vous aujourd’hui la place qu’Internet a pris dans la création littéraire. Croyez-vous après la mort du rock cent fois annoncée à la mort du livre et à l’inculture programmées des enfants ?

PM : C’est une question beaucoup trop compliquée pour un rocker (rires) Ben, je vais me battre. Mon fils a cinq ans et il commence à vouloir lire. C’est extraordinaire d’assister à ça. Je vais essayer de lui faire découvrir les livres. Je l’ai appelé Ulysse. Déjà il a deux bouquins à lire (rires). Il faut qu’il me lise Homère et ensuite James Joyce et après on verra. Évidemment, je me bagarrerai. Aux USA, ils ont cru qu’on n'imprimerait plus de livres et que la liseuse allait tout emporter sur son passage et puis en fait ça n’a pas marché et les ventes de livres ont remonté de même pour le rock avec la renaissance exponentielle du vinyle. Il y a une lutte mais je crois que les livres vont rester, les gens les aiment…

LOT : Cher Philippe, vous venez de boucler votre dernier Rock & Folk, Que nous mitonnez-vous dans les mois à venir... ? On a de la peine à imaginer ce journal sans vous.

dernier_R_F.jpg

PM : J’ai deux livres à terminer mais à part ça je ne peux pas vous révéler grand-chose, il faut que je classe mes disques et j’ai beaucoup de choses à faire. L’année sera très riche je vais continuer dans le rock évidemment. Quant au journal, je ne suis pas inquiet je suis remplacé par Vincent Tannières qui a été vingt ans maquettiste du journal, Basile Farkas sera rédacteur en chef adjoint. "Rock & Folk" retrouve un rédacteur en chef maquettiste comme l’était Philippe Koechlin. Voilà tout va bien. J’ai envie que cette équipe jeune porte le journal vers ses cent ans.

L'entretien a duré 70 minutes et Phil Man n'a montré aucun signe d'impatience. Quand on sait désormais qu'il attendait à tout moment la nouvelle d'une troisième paternité, on dit merci à un grand professionnel.

Textes et propos recueillis par Cédric BRU
Remerciements à CDV

Border Lignes

Lus récemment...

Lire la suite...

Contre-Cultures

Lus récemment...

SJV5.jpg The Doors. Ship of Fools de Steven Jezo-Vannier. Le Mot et le Reste
Comme il le précise avec gratitude, Steven Jezo-Vannier en est à son dixième livre en six ans publiés par Le Mot et le Reste. De Contre-Cultures à Respect en passant par Les Byrds ou Grateful Dead, ce biographe atypique (lire interview) et gourmand ressuscite avec pertinence et passion la musique américaine des années 60 et 70. Il nous livre ici un épais document sur celui qui reste le groupe le plus emblématique et le plus énigmatique parmi les groupes phare de cette époque. Fidèle à la ligne éditoriale de l’éditeur, SJV retrace l’histoire du groupe en suivant l’ordre de sa discographie en détaillant chaque chapitre de celle-ci. Il écrit "Le groupe a façonné une œuvre singulière qui va au-delà du son, en y associant la poésie, le théâtre et le cinéma. Instinctive et primale, la musique des Doors est tantôt flamboyante, tantôt sinistre (…) mais elle est toujours génératrice d’atmosphères et d’intenses sensations". Ce projet musical né sur la plage de Venice au mitan des sixties et resté sans égal fera des Doors un groupe à part entre hautes ambitions artistiques et blues dur et séculaire. Les Doors aujourd’hui, bien sûr, sont systématiquement associés à Jim Morrison le Dr Jekyll et Mr Hyde du rock. Par lui vint le succès, le scandale et finalement le chaos (séparation, reformations douteuses, procès…). SJZ, montre un chanteur dépressif, provocateur, suicidaire et destructeur. A la lecture de l’ouvrage, on découvre comment au fil des albums et en dépit du talent unique de son charismatique frontman, les Doors se sont construit non pas avec Jim Morrison mais bien contre Jim Morrison. Cet homme – malade et dépendant – inspira très vite de la crainte à ses partenaires qui durent faire contre mauvaise fortune bon cœur. Ship of Fools ne nous apprend rien de nouveau mais à l’avantage d’être un parfait récapitulatif de la vie et l’œuvre d’un groupe sans autre pareil.

Hair-metal.jpg Hair Metal de Jean-Charles Desgroux. Le Mot et le Reste
Au tournant des années soixante-dix, le rock se remettait de plusieurs séismes. Le punk a la courte vie avait offert une nouvelle image de la rock star (Johnny Rotten, Joe Strumer…) et son after n’avait rien proposé de plus glamour (Ian Curtis, Talk Talk, Pet Shop Boys…) Tant de kids continuait à écouter les disques de Led Zep de leur grands frères en mimant dans la glace les légendaire déhanchés du couple Page Plant. Parti des États Unis et le plus souvent de L. A, un noyau de groupes tonitruants, "vêtus de peaux de bêtes, échevelés, livides" allait tout bousculer sur leur passage, accompagner la création du CD et servir de vitrine à la toute puissante MTV. Rassemblés sous le nom de Hair Metal, Jean Charles Desgroux (Alice Cooper. Remember the Coop’) revient sur l’aventure de ces groupes aux ventes titanesques et aux vies électriques qui n’eurent pas l’heur de plaire aux intellos du rock mais qui constituèrent pourtant un phénomène hors norme collant au plus près à la magie du rock et ses sacro saints principes : sex, drug and rock’n’roll… C’est Van Halen qui ouvrit en 1978 les hostilités grâce à une cover mémorable de You Really Got Me. A un moment où Aerosmith, seule figure tutélaire avec Alice Cooper et son shock rock du rock américain, piquait du nez pour repartir de plus belle quelques années plus tard, Van Halen réévalua le guitar héro et le frontman sexy. Brushing, costumes bariolés aux looks gypsie et jean moulant reprenaient vie sur les scènes du Sunset Strip de L.A où avaient débutés Les Doors entre autres. Pendant une décennie, chapeauté par David Geffen qui les signait à tour de bras, une armée de groupes testostéronés et ultra défoncés allait exploser les ventes et les amplis. Le trio Van Halen, Motley Crue, Guns N' Roses constitueraient la Sainte Trinité de ce culte braillard. Avec leurs homologues (Pantera, Izzy Osbourne, Poison, Bon Jovi ou Def Leppard), ces machines de guerre ne firent pas de prisonniers mais à leur décharge ne se ménagèrent pas non plus pour arriver exsangues aux portes du grunge. Fin de l’histoire ?


CQ4.jpg Rock & Folk 50 Ans de Rock de Christophe Quillien. Chêne.E/P/A
Christophe Quillien est un talentueux récidiviste. En effet, il y a dix ans presque jour pour jour, il signait Génération Rock & Folk (Flammarion. 2006) qui célébrait les quarante ans du magazine musical français le plus ancien. Dix ans plus tard, coucou le revoilà… Le fondateur du titre Philippe Koechlin, aujourd’hui disparu, avait dit à Philippe Manœuvre un jour de 1996 : "Ce journal durera jusqu’en 2020". Il semblerait que cet amateur de jazz reconverti en découvreur de musiques de jeunes avait dit vrai. Où Génération Rock & Folk recensait, mélangeait et agrégeait remarquablement par mots clés l’histoire du journal mais dans une maquette noire et blanche assez rébarbative, ce Rock & Folk 50 ans de Rock par son format (et son budget) "beau livre" brille de mille feux. Les vernis et les chromes de ces épaisses pages de papier glacé rendent justice à ce titre mythique dont la publication ne s’est jamais interrompue depuis 1966. Sa galerie de rédacteurs et photographes est impressionnante (Paringaux, Adrien, Dister, Chatain, Eudeline, Chalumeau, Manœuvre, Leloir, Gassian…) Christophe Quillien a choisi de raconter l’histoire du magazine au travers de l’histoire du rock. Évident me direz-vous… Pas forcément ! S’il est un genre à manier avec des pincettes pour ne heurter personne c’est bien cette musique du Diable qu’est le rock. Quillien a sélectionné dix-sept thèmes qui ont été traités en près de 77 000 pages par le journal. Du Temps des Pionniers et Fous du Folk à Punk à After Punk et Le Retour des Guitares en passant par Le Rock Made in France et Les Filles Électriques, l’ouvrage compile photos, interviews, articles (ou leurs scans, faute de place). On s’émerveille de retrouver des couvertures qui envahirent nos chambres d’ados et de voir ressusciter des pages aux polices et maquette d’un autre siècle. Comme il y a dix ans, Philippe Manœuvre, grand timonier de la presse rock qui parle pourtant de retraite signe une préface impeccable attestant une fois encore de sa fidélité et de sa loyauté aux pères fondateurs. Pour notre part, un temps collaborateur de cette bible, nous nous réjouissons que nos fidèles lecteurs puissent retrouver certains de nos écrits aux pages 161 et 258. Le rock reconnait toujours les siens.

Lemonier2.jpg Liberté, Égalité, Sexualité de Marc Lemonier. La Musardine
Il y a une dizaine d’années l’essayiste et philosophe Michaela Marzano faisait paraître Malaise dans la Sexualité qui fit date dans le débat sur l’émergence de la pornographie dans notre quotidien. Elle y démontrait le détournement – par Internet entre autres – des valeurs hédonistes et de l’érotisme en général au profit d’une dictature de l’image pornographique contrôlée par la finance légale ou mafieuse. C’est au contraire et précisément un retour aux sources que nous offre ce superbe livre de Marc Lemonier Liberté, Égalité, Sexualité. En aucune façon cette anthologie de l’évolution des mœurs de 1954 à 1986 a pour rôle de faire débat. Tout ce qu’elle recense l’a largement fait en son temps (en fait presque tout !) Des causes politiques et sociales enfiévrées (Fhar, MLF, loi Weil, le manifeste des 343, le classé X…) aux avancées sociétales audacieuses (apparition de la mini-jupe, du monokini, épanouissement de l’amour libre, publication du tract Carpentier, film X sur Canal +...) en passant par des phénomènes artistiques constitutifs d’une sous culture sexuelle désormais bien réelles (Sade, Wilhem Reich, Hair, Lui, Emmanuelle, Gai Pied…) la sexualité a innervé la société française bousculant tous les tabous qui la régissaient depuis des lustres. Présenté comme une sorte de catalogue illustré où chaque sujet n’occupe pas plus de quatre pages, Liberté, Égalité, Sexualité s’impose déjà comme une référence dans le domaine de la sexe culture. Panorama exhaustif des changements, des conquêtes et des révolutions comportementales de ces années d’or, l’ ouvrage propose des textes courts mais documentées, une iconographie épatante remplies de pépites ainsi qu’ une maquette joyeuse sans être caricaturale. Enfin, le livre s’achève avant le tsunami que fut l’apparition du sida et l’entrée de You Porn dans les foyers comme si une parenthèse enchantée se refermait à tout jamais.

BM4.jpg In the Seventies de Barry Miles. Le Castor Astral
Nous avions eu l’occasion de chroniquer assez longuement Ici Londres ! qui documentait les contre-cultures londoniennes de 1945 aux années 2000. Barry Miles y faisait déjà montre d’un talent d’érudition et de clairvoyance artistique hors pair. In the Seventies, comme il nous le confie dans l’interview qu’il nous a accordée, est un recueil d’aventures auxquelles Miles a été directement mêlées. Et, bien sûr, ça fait tout la différence ! Dans chacun des seize chapitres qui sont autant de moment d’histoire de la contre-culture, Barry Miles était là. Non comme un critique ou un journaliste attitré mais bien davantage comme un témoin, un complice, un ami… Des auteurs beat (Burroughs, Ginsberg, Corso…) qu’il fréquente et saisi dans les années soixante et même soixante-dix (les rapports de Ginsberg avec The Clash, passionnant !) alors qu’ils sont habituellement des héros des fifties aux punks (Subway Sect, Snash Sound, The Advert…) et à Patti Smith dont il privilégie les qualités littéraires aux succès musicaux. Du mythique Chelsea Hotel à la Bowery sauvage d’avant la "boboisation", Barry Miles brosse des portraits uniques de personnages singuliers et méconnus (Herbert Huncke, Victor Bockris - futur biographe de Lou Reed -, Harry Smith, Mick Farren…) qui sont le sel de cet ouvrage précieux. Raconté avec un enthousiasme jamais pris en défaut, ces épisodes souvent intimes, ces moments parfois minuscules revêtent dès lors des habits de légende quand on les passe au tamis de l’histoire de l’underground. Barry Miles, biographe et ami de Paul MacCartney, galeriste, écrivain, intellectuel érudit et modeste, ne parle que de ce de qu’il a vécu mais il a tant de choses à dire (lire l'interview)

Embareck.jpg Jim Morrison et le Diable Boiteux de Michel Embareck. L'Archipel
Élevé au lait de la culture rock, Michel Embareck fut longtemps collaborateur du magazine Best dans les années 70/80, l’autre mensuel des musiques rythmées et de la contre-culture. Depuis une quinzaine d’années, il s’est reconverti en romancier signant quelques bons titres en Série Noire entre autres. Il nous propose ici une fiction basée sur des faits réels. Procédé littéraire couramment employé de nos jours qui consiste à rendre possibles des évènements probables. Dès lors, toute fiction devient réalité et vice versa. Embareck s’attache au mythe Jim Morrison. Il n’est pas (trop) tombé dans la litanie du chanteur maudit, poète visionnaire et génie trop tôt disparu. En effet, Embareck a le mérite de mettre en lumière fictionnée sa relation avec un autre chanteur décalqué au mythe moins flamboyant mais vivace. Gene Vincent, car c’est bien de lui dont il s’agit, va croiser la route de Morrison quand celui-ci ne veut plus être un Doors mais bien un cinéaste que son modeste diplôme de l’UCLA légitimait à ses yeux. Ces deux animaux blessé, le plus âgé par un accident de moto qui le laissera boiteux, morphinomane et alcoolique jusqu’à sa mort et le plus jeune par une volonté suicidaire servie par un éthylisme des plus rares jamais démentie jusqu’à ses vingt-sept ans, vont sceller une sorte de pacte par lequel Morrison fera un film dont Vincent sera le héros. Le chanteur traqué pour mauvaise conduite devenant ainsi un intellectuel reconnu et le créateur de Be Bop a Lula se refaisant la cerise pour payer les pensions alimentaires et autres exigences de son ex-femme. Tout ça bien sûr capotera car ni l’un ni l’autre de ces magnifiques épaves n’étaient plus en mesure d’ambitionner quoi que ce soit. L’histoire (la vraie) retiendra que, décédés à trois semaines d’écart, ces clochards célestes s’étaient pas mal fréquentés au crépuscule de leurs existences explosées. Morrison voyait en Gene Vincent un des pères fondateurs du blues blanc et un chanteur inspiré à qui le "King Lizard" venait payer sa dette.

Jean-Edern Hallier, l'Idiot Insaisissable de Jean-Claude Lamy

Biographie d'un Aveuglement...

Lire la suite...

Sans Oublier...

Lus récemment

Lire la suite...

Interview de Barry Miles (Octobre 2016)

A l'occasion de la publication de In the Seventies

Lire la suite...

Possédées de Frédéric Gros

Le Diable au Corps...

Lire la suite...

Considérations sur Hitler de Sebastian Haffner

Le Petit Bonhomme en Ours...

Lire la suite...

Orgasme de Chuck Palahniuk

Sex Bomb...

Lire la suite...

La Veuve Basquiat de Jennifer Clement

La petite marchande d'amulettes...

Lire la suite...

Heidegger. Catholicisme, Révolution, Nazisme de Guillaume Payen

Anatomie d'une Erreur...

Lire la suite...

Une jeunesse Sexuellement Libérée (ou presque) de Thérèse Hargot

You Porn m'a dit...

Lire la suite...

lesobsedestextuels.com est animé par Cedric BRU

Moib.jpg Le blog lesobsedestextuels.com a été fondé en 2005 par Cédric BRU, journaliste, écrivain, poète, homme de spectacle. Cédric BRU certifié et maître es lettres modernes a été critique littéraire et musical dans diverses revues (Rock&Folk, Imprévu, La Revue du Cinéma, Chemins de Traverse, Monts 14...)

Le blog avait pour vocation principale le compte rendu des soirées littéraires mensuelles des Obsédés Textuels qui se tinrent à l’hôtel Lenox Montparnasse de 2005 à 2010.

Bien connu du monde de l’édition, ami des écrivains, Cédric Bru avec plus de cinquante rencontres littéraires à son actif et plus de deux cents auteurs reçus dont des grands noms de la littérature contemporaine française tels que Yann Queffelec, Jean d'Ormesson, Lydie Salvayre, Franck Thilliez, Bernard Werber, Patrick Rambaud, Frederic Beigbeder, François Begaudeau ou Eric Halphen est un habitué de la critique et de l'animation littéraire.

Désormais principal animateur des obsedestextuels.com qui s’est au fil des ans spécialisé dans une critique assez pointue retenant particulièrement la littérature de pointe, la contreculture ou le polar contemporain, Cédric Bru ouvre régulièrement ces colonnes à des participations externes venues de son lectorat, de journalistes ou d’auteurs reconnus.

D'autre part, réunissant son goût pour la musique et l'écriture, Cédric Bru a fait paraître en 2004 un livre disque intitulé Contes Invivables qui propose aux lecteurs et aux auditeurs une plongée saisissante dans un univers sombre et désespéré qui rappelle les ambiances réalistes du roman noir et les dérives du monde du rock.
Cette approche originale a été saluée par nombre de critiques.

Le Diable et Moi de Nick Toshes

Sympathy for the Devil...

Lire la suite...

Alice Cooper de Jean-Charles Desgroux et Creedence Clearwater Revival de Steven Jezo-Vannier

Ex numéros uns mondiaux...

Lire la suite...

Covers. Une Histoire de la Reprise dans le Rock d'Emmanuel Chirache

Ça me dit quelque chose...

Lire la suite...

"Tu Me Manques" d'Harlan Coben

Rites de rencontres

Lire la suite...

Dans son Ombre de Gerald Seymour

Requiem des truands...

Lire la suite...

- page 1 de 7